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[Enquête Le défi jeune de Marseille 3/3] Les étudiants ne vénèrent pas la métropole bénie des dieux

Á la traîne des classements pour leur site de vie, les campus urbains à la française restent des « grands corps malades ». Pas encore pensés comme des éléments d’attractivité de la ville dans laquelle ils s’insèrent. Les étudiants, pas encore perçus comme des actifs stratégiques. Aix-Marseille n’apparaît pas non plus dans leurs préférences immédiates. 

 

Longtemps en France, le modèle des campus à l’américaine, qui fait tant rêver la jeunesse diplômée mondiale, a servi de repoussoir à ceux qui ont dessiné la carte universitaire de l’Hexagone. Longtemps en France, les bons vieux « quartiers U » ont dessiné le profil des campus à la française. Plus personne ne conteste désormais que ces prototypes forment un « grand corps malade », qu’aucun « grand plan » sorti de la rue Descartes n’est parvenu à traiter dans sa globalité. Il en a fallu plusieurs pour que les sites et leur environnement deviennent un vrai sujet.

Pourtant, le classement de Shanghai, la liste « Cruella » qui célèbre les « happy few » universités de rang mondial, intègre des critères comme le « territoire » et « les lieux d’enseignement ».

Et ce n’est sans doute pas anodin si la thématique retenue en 2016 par la Conférence des présidents d’université pour son colloque annuel était « Les campus en mouvement », révélateur de changements dans le dogme universitaire. Et à y regarder de plus près le programme, on pourrait presqu’en déduire que les questions relatives à l’aménagement universitaire, la vie des campus et les rapports entre université et ville deviennent des enjeux stratégiques pour les établissements universitaires. Que l’université se pense désormais comme un élément d’attractivité de la ville, soignant la qualité de son accueil, tant pour les chercheurs que pour les étudiants.

Entre 2004 et 2014, Aix-Marseille n’a « gagné » que 500 étudiants

Ces jeunes  cherchent finalement tous les mêmes choses, indépendamment de la taille de la ville, quelle que soit leur nationalité : « une belle effervescence qui laisse penser que quelque chose de cool va se produire à chaque coin de rue », « des transports bien foutus et pas chers pour se déplacer avec facilité, légèreté et sourire, le tout avec 0 % de matière grasse », « des studios à louer à moins de 400 € par mois et pour lesquels il ne faut pas ferrailler », une « vie nocturne avec des bars en nombre et des soirées organisées », « des transports en commun qui fonctionnent jusqu’à la fermeture des lieux de vie pour rentrer de soirée en bus en toute sérénité », « des activités culturelles et sportives gratuites ou à tarifs préférentiels »…Ce micro-trottoir réalisé à brûle pourpoint ne relaie qu’en bout de chaîne les critères de réussite, de spécialisation des formations, d’opportunités de travail …

Vue virtuelle sur la transformation de la Porte d’Aix

Pourquoi Berlin attire-t-elle la jeunesse étudiante européenne ?

 Si la capitale allemande arrive en tête du top 10 des métropoles européennes les plus attractives pour les jeunes qui suivent un cursus à l’étranger (enquête conduite par la start-up londonienne TransferWise), elle le doit non seulement à la gratuité de la scolarité pour les étudiants venus d’un pays membre de l’UE et au coût moyen des loyers (500 euros pour un studio), mais aussi à la richesse de sa vie culturelle (y compris dans ses expressions les plus contemporaines, le street art par exemple), à sa vie nocturne animée (les clubs restent ouverts toute la nuit, la bière coûte moins de 1 euro) et à son importante communauté d’étudiants étrangers (ils représentent 15 % des étudiants de l’Université libre de Berlin).

En France, chaque année, le nombre d’étudiants français (plus de 2,5 millions) franchit un nouveau record historique. Selon une étude menée sur 10 ans (entre les rentrées 2004 et 2014) par EducPros pour L’Etudiant, près de 200 000 étudiants supplémentaires sont venus gonfler les amphis. Mais toutes les villes universitaires n’en profitent pas de la même façon : 50 700 étudiants de plus en dix ans à Paris (ils sont désormais 637 000), 27 600 à Lyon (quelque 150 000 étudiants).

En une décennie, le territoire d’Aix-Marseille, qui affichait 89 700 étudiants au compteur au moment de l’étude en 2014 (ils sont aujourd’hui 107 547 mais sur l’académie Aix-Marseille), n’en avait gagné que 500.

Résidence universitaire Le Havre ©DR

 

Ne pas choisir Marseille

La perception de la grande ville du Sud-Est y est sans doute pour beaucoup. Par exemple, seuls 35 % des étudiants de l’école de commerce de Kedge BS, qui ont la possibilité de choisir entre Bordeaux et Marseille, sont à Marseille.

« Il est vrai que la capitale girondine bénéficie d’une certaine attractivité, et l’effet TGV avec Bordeaux à deux heures de Paris l’a encore renforcée », reconnaît Boris Galinat, responsable des relations extérieures à Kedge. Mais il tempère : « le campus de Marseille possède certains programmes spécifiques (le Bachelor en 4 ans IBBA ou encore les programmes spécialisés dans le transport maritime par exemple) qui drainent une part non négligeable d’étudiants internationaux, et la rénovation/extension du campus sur Luminy doivent venir renforcer son attrait ».

Selon les données du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, la part des étudiants étrangers au sein de l’espace métropolitain serait de 10,5 % (2012-2013).

Dans le campus MIT, Simmons Hall est une des résidences uniques. Université de Cambridge. ©DR

 

La Cité des Gaules au sommet

 Le palmarès établi chaque année par L’Etudiant est sans doute de tous les classements le plus fiable au vu de sa méthodologie et de l’ampleur des critères pris en considération : 44 unités urbaines de 8 000 étudiants et plus passées au tamis d’une trentaine d’indicateurs en cinq catégories : attractivité (évolution du nombre d’étudiants sur 10 ans, part d’étudiants de 3e cycle, part d’étudiants Erasmus), formation (densité de l’offre, nombre de grandes écoles, de de filières de classes préparatoires, taux de réussite en licence), vie étudiante (nombre d’étudiants, offre culturelle et initiatives locales pour favoriser cette vie culturelle), cadre de vie (offre et coût du transport, du logement, qualité de l’air, ensoleillement, sécurité) et emploi (emploi total dans l’agglomération, dynamique sur 10 ans, taux de chômage).

Sur cette base, Lyon, Grenoble, Toulouse, Montpellier, Rennes, Bordeaux et Nantes trustent invariablement d’année en année les premières places du classement. Seul l’ordre des places change.

En 2016-2017, pour la première fois, il consacre la Cité des Gaules au sommet. La métropole a accueilli ces 10 dernières années plus de 30 000 étudiants supplémentaires, soit davantage que Aix-Marseille, Grenoble et Toulouse réunies. La ville de Gérard Colomb recueillerait-elle les fruits de ses investissements : piétonisation des rues, accessibilité des berges le long du Rhône, architecture « remarquable » (au sens propre du terme) à l’endroit de son nouveau quartier autour de la Confluence entre Rhône et Saône, efforts financiers conséquents (avec résultats, puisque le nombre d’usagers est passé de 260 millions en 2000 à 455 millions en 2015) pour améliorer le réseau de transport (nouvelle ligne de tram, extension des lignes de métro…), émergence de nouveaux lieux de mixité sociale…

Résidence étudiante à l’université de Coppenhague ©DR

 

L’attractivité estudiantine d’Aix-Marseille à géométrie variable

Le palmarès confirme aussi et surtout les scores de Grenoble, Toulouse, Montpellier et Rennes, déjà portés au pinacle par d’autres classements, qui vantent tous un réseau de transport très efficace, des logements nombreux à des prix encore accessibles, une vie étudiante intense, associative et festive.

Á noter l’absence de Paris dans le haut du classement (alors que si l’on interroge les étudiants étrangers, elle est systématiquement parmi les premières villes au monde) (cf. plus bas).

Les résultats concernant Aix-Marseille, seule unité urbaine à être bipolaire, est surprenante à plusieurs égards. En prenant en compte la totalité des critères passés en revue, la capitale du Sud de la France bénie des dieux (mer, montagne, campagne, le tout sous un climat favorable) apparait à la 11e place sur 44. Sur le seul critère de l’attractivité, elle est honteusement (car pas là où elle devrait être) à la 19e place. Si l’on ne prend en compte que l’évolution des étudiants sur 10 ans, c’est la 27e place assurée !

Nouveau campus universitaire à Roubaix ©DR

 

Quand le soleil se voile

En matière d’offre de formation, qui va souvent de pair avec le rayonnement académique, concrétisé par des prépas d’excellence, des troisièmes cycles universitaires réputés et les meilleures grandes écoles, ce n’est guère mieux (18e sur 44). Et si l’on ne retient que le critère « densité de l’offre de formation », alors, c’est la chute (29e place).

Curieusement, c’est encore en matière de « vie étudiante » que la métropole s’en sort mieux avec une 7e place et de cadre de vie (4e/44). Mais le soleil cache des nuages car en s’affranchissant du seul critère de l’ensoleillement, elle dévisse à la 18e place (d’ailleurs, les villes moyennes qui se distinguent souvent dans les classements -Dijon, Nancy, Grenoble, Rennes, Angers, Poitiers, Besançon-, ne sont pas réputées pour leur climat). Ce qui la remet à sa juste place quant à la densité de ses transports et du logement !

En termes d’emploi (de quoi rassurer sur un avenir professionnel), elle tire plutôt bien son épingle du jeu puisqu’elle se hisse au 7e rang, et elle pourrait même faire mieux si son taux de chômage ne la lestait pas.

Pour se résumer, en additionnant les critères les plus éloquents du point de vue de l’étudiant (formation, logement, transport, culture, dynamique de l’emploi et taux de chômage), Aix-Marseille ne se distingue pas vraiment : elle est au 17e rang soit au milieu du palmarès, une faiblesse pour une ville de cette taille et avec cette ambition. Mais si on extrait de ce classement le seul taux de chômage, elle remonte à la 8e place !

Inspiré par le succès de la Silicon Valley, le cluster scientifique et technologique sur le plateau de Saclay est l’un des projets du Grand Paris ©DR

 

Entre grandes métropoles

Comparons ce qui est comparable ? Entre grandes métropoles, soit avec Lyon et Paris. Aix-Marseille reste très loin de Paris et de Lyon pour l’évolution de son nombre d’étudiants sur 10 ans – elle totalise 72 points quand Paris et Lyon en perçoivent respectivement 145 et 150 – mais s’ajuste à Lyon d’un point de vue académique notamment sur la part d’étudiants du 3e cycle (4,7 % vs. 5,8 % pour Paris et 4,1 % pour Lyon).

Sur la densité de l’offre de formation, elle fait même mieux que Paris (elle obtient 19 points de plus mais 36 de moins que Lyon).

Et c’est sur l’offre culturelle que les résultats interrogent : elle est égale à Paris ! (score de 150 points contre 125 pour Lyon), fait mieux que Lyon pour la présence de musées de plus de 100 000 visiteurs. Et en termes d’initiatives pour rendre la vie culturelle accessible aux étudiants, elle fait aussi mieux que Paris (de deux points supérieurs) et est à un point de Lyon.

Sur le transport, pas de divine surprise, circulez, il n’y a rien à voir. En revanche, sur le logement, elle est mieux notée.

Quant à l’évolution de l’emploi entre 2004 et 2014, la comparaison des deux premières métropoles de province avec la capitale n’est pas raison. Néanmoins, la dynamique de la capitale du Sud (+ 7,6 %) est meilleure que Paris (+ 6 %), là où Lyon distance les deux avec un taux de croissance de plus de 10 % (le bassin d’emploi lyonnais s’est étoffé en dix ans avec près de 100 000 emplois nouveaux). Enfin, la métropole trébuche sur son taux de chômage, de plus de deux points supérieur à ses deux « rivales ».

 

Source APEC

 

L’étudiant est un nouvel acteur qui compte à Lyon

En la matière, l’(ancienne) ville du ministre de l’Intérieur et second pôle universitaire français, est à l’origine d’une démarche intéressante pour adapter la ville aux besoins des étudiants et …affiner son positionnement dans la concurrence croissante entre universités pour attirer les meilleurs profils.

Pour ce faire, un dispositif s’inspirant des méthodes ethnographiques (récits de vie, entretiens approfondis, réunion de groupe) couplé à un benchmark d’expériences innovantes, a été déployé courant de l’année 2016 dont la finalité était d’inspirer les politiques publiques de demain à leurs égards. Quand l’étudiant devient un acteur stratégique à Lyon ?

 

— Adeline Descamps —

 

Cet article fait partie d’une enquête en trois volets
[Enquête Le défi jeune de Marseille 1/3] La promesse de Marseille aux 18 – 35 ans
[Enquête Le défi jeune de Marseille 2/3] Ces espaces qu’Euroméditerranée veut façonner pour eux
[Enquête Le défi jeune de Marseille 3/3] Les étudiants ne vénèrent pas la métropole du Sud bénie des dieux

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Paris reste Paris

Pour les 200 millions de jeunes qui suivent des études supérieures, Londres reste la destination numéro un devant Singapour, si l’on s’en tient aux enseignements de l’étude étude de benchmark mondiale (« Global talents in global cities ») coréalisée en 2014 par Paris-Ile de France Capitale économique et E&Y (70 critères passés au crible, 44 métropoles étudiées). Derrière Londres et Singapour par le nombre d’étudiants étrangers accueillis (96 782), Paris devançait néanmoins les campus américains réputés de New York, San Francisco, Boston et Los Angeles.

L’année du benchmark, Paris était également classé au 3e rang pour les classes créatives (scientifiques, ingénieurs, architectes, designers, artistes…), catégorie qui recherche dynamisme culturel et technologique et écosystème entrepreneurial porteur. Londres et New York trustent le classement.

En revanche, pour l’accueil des chercheurs et start-uppers, ces catégories qui incarnent l’avenir, Paris est mal placée (6e) face aux autres grandes métropoles. En cause selon E&Y, les écarts de salaires des chercheurs en France avec les États-Unis par exemple (45 %). Sans surprise, pour les 400 millions d’entrepreneurs, l’eldorado se trouve dans la Silicon Valley.

Dans l’étude, il est aussi indiqué que « seuls 4 % des investisseurs internationaux estim[ai]ent que Paris Ile-de-France [était] en mesure de faire émerger le prochain Google, contre 12 % pour Londres et 22 % pour Shanghai ».  

 

 

 

 

 

 

Au sujet de ADELINE DESCAMPS

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