Le Marseille Web Fest sourit aux Trolls d’Alexandre Pierrin

Alexandre Pierrin, le réalisateur du web-documentaire « Trolls », diffusé sur la plateforme de France TV, revient sur la complexité d’aborder un tel sujet et sa récompense au Marseille Web Fest.

Qu’est-ce qu’un troll ?

Le troll est une figure très mal définie dans le champ médiatique. Elle est omniprésente et pourtant les définitions sont extrêmement variées donc il a d’abord fallu que je définisse bien cette figure. La définition que j’ai adoptée est une définition assez puriste : un troll est un internaute qui va aller en ligne volontairement pour perturber des conversations sous couvert d’un pseudonyme et en utilisant un humour asymétrique, c’est-à-dire un humour de type caméra cachée, il faut forcément qu’on rit aux dépends de quelqu’un. 

Pourquoi t’es-tu intéressé aux trolls ?

J’ai une relation d’amour / haine à la figure du troll. Je suis à la fois très attiré par leur côté anticonformiste, provocateur et punk, du coup parfois libérateur et un peu mordant. Et en même temps, je suis assez repoussé par leur côté narcissique, blessant et un peu élitiste aussi. Ma relation à cette figure était un peu ambiguë donc j’ai eu envie de creuser. Je trouvais que c’était la bonne distance à avoir, à la fois être fasciné et repoussé. C’était pas reposant mais c’était très stimulant intellectuellement !

Des mois de recherche pour comprendre le phénomène

À travers ce web-documentaire, tu as mis un visage sur des trolls qui ont par essence un pseudonyme. A-t-il été facile de les faire parler à visage découvert ? 

Non, ça a été très compliqué d’obtenir l’accord de trolls pour parler face caméra. C’est une activité qu’ils font en se cachant parce que justement ils utilisent leur masque pour dire des choses qu’ils ne pourraient peut-être pas assumer dans l’espace public. Et c’est là que le troll devient intéressant : il permet de dire des choses qu’on ne peut normalement pas dire à cause de codes sociaux ou des tabous, ce qui peut être parfois dangereux mais aussi salvateurs. J’ai dû faire, pendant des mois, avec une collaboratrice, des recherches sur des forums, sur des pages Facebook, sur Twitter, sur YouTube, pour essayer de trouver des personnes qui acceptent finalement de participer au documentaire. Mais c’est vrai que ça n’a pas été évident de les faire parler, c’est clair. Beaucoup de gens se sont moqués de moi – forcément, c’étaient des trolls – ou bien des gens qui allaient participer mais qui finalement se sont retirés. Par exemple, j’ai eu deux personnages qui avaient accepté de participer et au dernier moment se sont débinés, car ils avaient trop peur de l’impact que pouvait avoir le documentaire dans leur vie professionnelle, dans leur famille. D’ailleurs, il y a un personnage que j’ai interviewé et dont la compagne ne voulait pas qu’il participe au documentaire. Donc il ne fallait pas qu’on soit là pendant qu’elle était à l’appartement, enfin bref, même quand ils avaient accepté c’était quand même compliqué.

Selon toi, les trolls sont-ils une culture, une sous-culture ou une contre-culture ? Ou est-ce simplement un phénomène d’internet ?

Dans les années 1990, quand Internet était encore un peu confidentiel, le troll était une figure plutôt cool, appréciée des initiés. Aujourd’hui, on est tous sur internet plusieurs heures par jour, donc les trolls font partie de notre quotidien, ils sont moins exceptionnels et donc ils sont moins valorisés je pense… Je suis un peu emmerdé parce cette question parce que je ne sais pas exactement si on peut dire que c’est une contre-culture stricto sensu. Il faut faudrait déjà définir ce qu’est une culture ! Ce qui est certain c’est que les trolls ont leur propre langage, leurs propres réseaux, leurs propres références.

Une récompense qui peut changer un avenir

Au fond, les gens qui trollent ne sont-ils pas des gens qui s’ennuient ?

Je ne sais pas… Les trolls sont des gens qui passent beaucoup de temps sur internet, ils ont une grande connaissance des réseaux sociaux et du numérique. Comme ils vont beaucoup sur internet, ils peuvent plus facilement remarquer ce qu’ils considèrent comme des défauts, des faux-pas, et donc ils estiment qu’ils peuvent les tourner en ridicule. Le motif qui revient le plus souvent chez eux, c’est qu’ils trouvent que les gens se prennent « trop au sérieux » sur internet. Ils sous-entendent qu’internet n’est qu’un espace de représentation, un espace de mise en scène et ils seraient-là pour révéler les tartuferies, comme pouvait le faire Molière à l’époque. Je pense qu’il y a aussi un sentiment de supériorité assez important. Ils sont assez élitistes pour se permettre de dire « voilà moi je sais ce qui peut être dit ou pas sur internet ». Il faut avoir une grande confiance en soi pour prendre la parole. Ce qui explique sans doute qu’il y ait plus d’hommes. Globalement, on sait que les hommes prennent plus facilement la parole dans l’espace public donc je pense que sur internet ça se répercute un peu aussi, c’est pour ça qu’il y a plus de trolls masculins.

Le prix du meilleur web-documentaire au Marseille Web Fest, « Ça donne un peu confiance en soi »

Tu as remporté le prix du meilleur web-documentaire au Marseille Web Fest 2021, dans quel état d’esprit étais-tu quand tu as reçu la récompense ?

Franchement j’étais très étonné mais extrêmement content de recevoir ce prix ! D’une part je pense que « TROLLS » ne pouvait se faire que sur internet, parce que c’est un sujet trop clivant pour la télévision. En plus j’ai fait le choix de ne pas avoir de voix-off, il n’y a pas de contre discours, il n’y a pas de parole de « victimes ». Ça, c’est quelque chose qui ne passerait pas à la télévision donc c’est pour ça que ça fait sens d’être récompensé au Webfest. La deuxième chose, c’est que je suis très heureux que le service public ait financé cette œuvre-là et qu’on en reconnaisse la valeur. Je pense que le service public est là pour défendre ce genre d’œuvre, une œuvre nécessaire mais pas forcément agréable, pas forcément dans l’air du temps. Malgré tout, je pense que c’est nécessaire à voir parce qu’à travers le comportement des trolls, il y a des choses qu’on peut condamner et d’autres qui peuvent nous faire rire mais ça nous renvoie tous à nos comportements en ligne. C’est à dire qu’on a tous un jour ou l’autre soit rigolé, soit participé par un commentaire plus ou moins innocent à une blague, à une vidéo qu’on a trouvée drôle parce que le personnage dedans était ridicule. C’est quelque chose de quotidien, mais on ne se l’avoue pas, on se dit qu’on n’est pas comme ça, on préfère se dire qu’il y a une ligne magique qui sépare les « méchants trolls » et les « gentils internautes ». Si le visionnage de mon documentaire peut permettre de faire réfléchir les internautes la prochaine fois qu’ils vont écrire un commentaire, alors ce sera réussi !

Le Marseille Web Fest booster de confiance

Ce prix peut-il t’aider à avoir plus de reconnaissance dans le milieu ?

C’est la première fois que j’ai un prix aussi important donc je ne sais pas encore. Je pense que les professionnels regardent les palmarès des différentes compétitions donc j’espère que ça me permettra d’avoir plus d’opportunités à l’avenir. 

Cela peut-il te permettre d’avoir plus de facilité pour mettre en place tes prochains projets ?

Oui, avoir un prix ça ne peut que m’aider à avoir plus facilement des contacts avec des producteurs et avec des chaînes à l’avenir. Après je ne me rends pas compte à quel point les chaînes fonctionnent à travers ça ou pas… Il est encore trop tôt pour le dire !

Qu’est-ce que ça t’apporte personnellement de gagner un prix ? Tu te sens plus confiant, plus légitime ? 

Ça donne un peu confiance en soi oui, malgré tout. Quand on dédit sa vie à l’écriture de documentaires ou de fictions, il y a des longues périodes d’écriture très solitaires où l’on en vient immanquablement – en tout c’est mon cas – à douter de la qualité de ce qu’on fait. Même si on sait que donner un prix est très subjectif, que ça se joue sur plein de détails différents et que d’autres documentaires auraient pu gagner, c’est vrai que ça rassure un petit peu.

Vous pouvez retrouver son site internet professionnel sur le lien suivant : https://www.alexandrepierrin.com/

Célestin Barraud

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