A Nice, la victoire sur la surdité de Jacques et Olivier

Eviter la surdité : de plus en plus d'ados et jeunes adultes sont menacés à cause de l'écoute au casque et des jeux vidéos. Après 65 ans, l'audition se dégrade souvent. La solution : réagir vite. A Nice, les soignants ont délivré de précieux conseils.

Santé

Soirée pluvieuse, soirée heureuse. Y compris sur la Promenade des Anglais ! Hier soir dans la magnifique salle de spectacle du Stockfish, il n’y avait que des sourires et des bonnes ondes. Malgré une pluie continue, 150 personnes se sont déplacées à l’invitation de MProvence pour s’informer sur la surdité et les troubles de l’audition. Dans le public, beaucoup de gens qui s’interrogent sur l’attitude à adopter face à une baisse d’audition manifeste et qui commence à perturber leur vie familiale et sociale. Agir tôt ou attendre, pour faire des économies ?

Pr Nicolas GUEVARA chirurgien ORL
Jacques Albiser, chef d’une entreprise de traiteur et patient témoin, Olivier Bellet, patient témoin, Pr Nicolas GUEVARA chirurgien ORL, Institut Universitaire de la Face et du Cou, CHU Nice

Le sonotone de pépé, c’est fini !

Or l’appareillage demeure un tabou bien ancré dans les mentalités comme nous le confirmait un audioprothésiste provençal : fini certes le gros sonotone gris ou crème de pépé, mais les hommes notamment sont souvent encore gênés en 2026 de porter un appareillage apparent. « La surdité est souvent un handicap invisible et au départ c’est un déni« , résume le professeur Nicolas Guevara. Eh bien à Nice, c’est un jeune homme dynamique de 28 ans qui a décomplexé tout le monde. Jacques Albiser, chef d’une entreprise de traiteur, est venu sur scène expliquer porter un appareil depuis ses 8 ans, âge auquel lui a été diagnostiquée une surdité.

« J’entends parfaitement bien et je me moque du regard des autres, ce n’est plus un problème. » Plus jeune, Jacques a en a pourtant souffert. « Et je me souviens quand l’orthophoniste a dit à ma mère : « Mais il est sourd comme un pot, votre fils ! » Après je n’avais pas envie qu’on voit mes appareils. » Le restaurateur a dépassé tout ceci et conseille vivement aux malentendants de voir un ORL pour trouver une solution. A la stupéfaction (amicale) des soignants présents à Nice, Jacques a annoncé porter le même appareil depuis dix ans et ne pas avoir revu de professionnel de l’audition ! Il lui a été conseillé d’aller effectuer un petit contrôle pour vérifier qu’il est toujours adapté à sa surdité…

Jacques Albiser, chef d'une entreprise de traiteur
Jacques Albiser, chef d’une entreprise de traiteur et patient témoin

« Je me suis réveillé totalement sourd »

Autre témoignage frappant, celui d’un fringant quinquagénaire. Olivier Bellet, 55 ans, est carrément équipé d’un implant cochléaire qui affleure nettement sur son crâne. « Un matin, à 50 ans, je me suis réveillé et je n’entendais plus rien. J’étais déjà appareillé pour une oreille depuis mes 33 ans. Le professeur Guevara m’a opéré et ça marche très bien, je porte mon implant 12 à 15 heures par jour avant de le mettre en charge comme un téléphone. Quand on est sourd profond bilatéral comme moi, on n’entend plus rien. On subit l’isolement et la honte. »

Olivier Bellet

Ces deux témoignages illustrent parfaitement la diversité et l’ampleur du problème. En France, on estime à 7 millions le nombre de personnes atteintes de troubles de l’audition. Beaucoup ne sont pas prises en charge correctement, aussi bien pour les troubles modérés que pour les surdités sévères, comme le déplore le Pr Guevara, chirurgien ORL à l’Institut Universitaire de la Face et du Cou (IUFC, CHU de Nice). En plus d’être de formidables soignants, lui et son équipe sont des militants du bien entendre pour tous. Parce que mal entendre c’est le début d’ennuis pouvant devenir très sérieux… jusqu’à la dépression voire la démence !

Engrenage fatidique

Audioprothésiste et coordinatrice du centre d’implant cochléaire à l’IUFC, Chloé Sérignac a prévenu le public : se faire appareiller tardivement a des conséquences sur le fonctionnement du cerveau qui est le vrai pilote de l’audition. « On constate que dans ce cas, après 80 ans, les patients se sont déjà isolés, ils parlent moins, ils articulent moins, ce qui engendre des difficultés à mâcher et tout ceci contribue au déclin cognitif. » Cet engrenage fatidique a commencé peut-être 15 ans plus tôt.

« 65% des plus de 70 ans sont touchés par la presbyacousie, et ce sont 80% des plus de 80 ans, détaille le Pr Guevara. C’est comme ça, plus on vieillit, plus on perd en fréquences aigues. Mais un trouble auditif non traité peut amener à des problèmes graves. Si on se fait appareiller tard avec une surdité déjà importante, le cerveau a alors moins d’énergie pour s’adapter et l’appareil est considéré comme gênant par le patient, peu efficace, et il finit au fond du tiroir. »

Mme Chloé SERIGNAC, audioprothésiste et coordinatrice du centre d’implant cochléaire, Institut Universitaire de la Face et du Cou, CHU Nice
Mme Chloé SERIGNAC, audioprothésiste et coordinatrice du centre d’implant cochléaire, Institut Universitaire de la Face et du Cou, CHU Nice

« Vivre sans appareil, c’est la cata ! »

Et la dégringolade cognitive s’accélère. Un cerveau de 65 ans va plus facilement s’adapter à entendre avec une prothèse auditive que celui de 78 ans. Car oui, au début le son amplifié par l’appareil est métallique, trop fort, désagréable, reconnaissent les soignants. Mais… c’est normal ! Le couple cerveau-oreille doit s’habituer, s’entraîner, s’adapter pendant quelques mois. C’est pourquoi les audioprothésistes soulignent qu’il est indispensable de venir faire régler son appareil au moins tous les six mois, c’est d’ailleurs compris dans le prix de vente.

« Eh, un appareil auditif n’est pas comme des lunettes qui rendent la vision instantanément ! prévient le Pr Guevara. Il doit être mis en place le plus tôt possible quand un médecin ORL le prescrit, et il faut le porter au moins 8 heures par jour et le régler progressivement. Alors d’accord, entendre avec un appareil ce n’est pas la panacée, mais vivre sans appareil c’est la catastrophe. »

Pr Nicolas GUEVARA chirurgien ORL, Institut Universitaire de la Face et du Cou, Nice
Pr Nicolas GUEVARA chirurgien ORL, Institut Universitaire de la Face et du Cou, Nice

En ce domaine comme en bien d’autres, l’intelligence artificielle commence à intégrer les nouveaux appareils et permettre une audition plus fine. Et puis, surtout, il n’y a pas un appareil standard pour tout le monde. En gros, c’est selon son niveau de baisse auditive qu’on prendra un modèle ou un autre.

Audition, surdité : les 20 conseils du Pr Guevara

Quel type d’appareil choisir ? 3 solutions

Le classique contour d’oreille est préconisé pour les surdités importantes, cet appareil ayant une bonne longévité. Le micro contour d’oreille vise plutôt les surdités légères, avec des sons plus discrets et là encore un couple fiabilité-longévité éprouvée (la Sécurité Sociale et les mutuelles remboursent un appareil à 950 euros par oreille, prescrit par le médecin, tous les 4 ans). Enfin, l’intra auriculaire est le plus discret et s’applique aux surdités faibles à moyennes mais il n’est pas toujours indiqué. En outre il ne favorise pas l’hygiène de l’oreille pourtant essentielle.

A noter qu’il est tout à fait possible d’avoir recours à un orthophoniste pour s’adapter à sa prothèse et surmonter son handicap, comme l’a expliqué Mélanie Falaschi, orthophoniste intervenant à l’IUFC. « L’idéal est que l’appareillage intervienne simultanément avec une rééducation orthophonique. Elle permet d’en optimiser l’apport grâce à un entraînement auditivo-cognitif. La perte auditive non traitée entre 70 et 79 ans augmente de 40% l’accélération de la dégradation cognitive et de 24% le risque supplémentaire de troubles cognitifs. » On décroche des conversations, on sort moins, on comprend moins bien… Bref on glisse sur la pente fatale.

Mme Mélanie FALASCHI, orthophoniste spécialisée audition et implant cochléaire, Institut Universitaire de la Face et du Cou, Nice
Mme Mélanie FALASCHI, orthophoniste spécialisée audition et implant cochléaire, Institut Universitaire de la Face et du Cou, Nice

Mal de tête : et si c’était vos oreilles ?

Attention, parfois la presbyacousie débute à la quarantaine. Comment la repérer ? « Par exemple en réunion, on déconnecte à certains moments, on a des maux de tête inexpliqués en fin de journée, des problèmes aux cervicales parce qu’en fait inconsciemment on tourne la tête vers l’oreille qui entend le mieux pour capter les sons, précise Chloé Serignac. On a des confusions sur des consignes reçues au travail. On le sait peu, mais le risque de chute est également augmenté en cas de troubles auditifs non corrigés. »

On observe le même phénomène chez les 60-80ans. « Les patient sont très gênés par le bruit, alors ils décrochent pendant les conversations. Et comme ils ont quand même l’impression de tout entendre, ils se sentent incompris. Ils vont mettre en place une suppléance mentale pour compenser, l’oreille droite entend certains sons, l’oreille gauche d’autres, on lit sur les lèvres, mais tout ceci fatigue le cerveau à force et peut générer des troubles de mémoire voire plus grave. »

Mme Chloé SERIGNAC, audioprothésiste et coordinatrice du centre d’implant cochléaire, Institut Universitaire de la Face et du Cou, CHU Nice
Mme Chloé SERIGNAC, audioprothésiste et coordinatrice du centre d’implant cochléaire, Institut Universitaire de la Face et du Cou, CHU Nice

JAMAIS de coton-tiges !

Ceci dit, avant d’en arriver là, nous pouvons tous préserver notre capital auditif. Dans ce registre, le Pr Guevara désigne un ennemi que nous favorisons tous : le coton-tige. « N’utilisez jamais de coton-tiges ! alerte le chirurgien. Ils poussent le cérumen, qui est une protection contre l’eau et la poussière, au fond de l’oreille et provoquent des bouchons. Nos oreilles sont auto-nettoyantes et n’en ont pas besoin.  Un nettoyage doux suffit.  »

Un peu d’huile si besoin (même d’olive !), le jet de la douche voire une poire en caoutchouc font parfaitement le job. « L’important est ensuite de bien sécher l’oreille car l’eau stagnante peut entraîner des otites. Il existe même des sèche-oreille qu’on trouve sur internet – c’est comme un petit sèche-cheveux – qui envoient un air tiède dans le conduit auditif. » Et cela vaut évidemment pour les enfants : jetez les coton-tiges !

Les règles pour protéger ses oreilles

Que faire d’autre docteur pour sauvegarder son audition ? Règle numéro 1, se protéger du bruit. Ainsi on n’écoute pas la musique trop fortement et dans tous les cas on fait une pause de 10 mn toutes les heures. L’hygiène de vie est décisive : dormir 7 à 8 heures par nuit, traiter l’apnée du sommeil, faire de l’activité physique qui stimule la circulation sanguine jusque dans vos oreilles – les maladies cardiovasculaires attaquent votre audition, comme le diabète. Réduire son niveau de stress et avoir une alimentation équilibrée préservent aussi vos oreilles.

Implant cochléaire : le coup de gueule du Pr Guevara

On a évoqué en début d’article l’implant cochléaire porté par notre patient-témoin, Olivier Bellet. Il est la solution ultime en cas de surdité profonde et nécessite une hospitalisation pour être installé dans la boîte crânienne sous anesthésie générale. L’équipe du Pr Guevara en a fait un combat et il a tapé du poing sur la table la semaine dernière lors du congrès de la profession à Cannes. Selon l’expert, « en France on devrait mettre 50 000 implants par an, on est à seulement 2 500. C’est une solution très mal connue y compris des médecins spécialisés et des audioprothésistes qui en ont une mauvaise image remontant à vingt ans en arrière. Or les technologies ont fortement évolué et on obtient des résultats remarquables, même si tout le monde n’obtient pas une satisfaction aussi forte que M. Bellet. »

Les chiffres de ce déficit d’information sont parlants : seuls 35% des patients ont été informés de l’implant dans la première année de leur surdité. 25% l’ont été entre 6 et 10 ans après leur surdité et même 21% après 20 ans, autant dire jamais ou presque.

Pr Nicolas GUEVARA chirurgien ORL, Institut Universitaire de la Face et du Cou, Nice
Pr Nicolas GUEVARA chirurgien ORL, Institut Universitaire de la Face et du Cou, Nice

40 000€ la pose d’implant

Ces implants cochléaires coûtent environ 30 000 euros, plus 10 000 euros de frais médicaux, totalement remboursés. Ils sont posés uniquement par les équipes spécialisées des centres hospitalo-universitaires (CHU de Nice, APHM de Marseille…). Le Pr Guevara et son équipe ont contribué à la rédaction d’un livret de présentation imprimé à 4 500 exemplaires et diffusé auprès des audioprothésistes afin qu’ils sachent repérer des candidats potentiels à cet implant, plutôt que de renouveler un appareil auditif classique sophistiqué mais en réalité devenu inadapté à la surdité du patient.

Jeux vidéo : nos enfants en danger !

Et les enfants dans tout ceci ? Eux non plus ne sont pas épargnés par les troubles auditifs. La Dr Sonanda Bailleux, chirurgienne ORL à l’hôpital pédiatrique Lenval de Nice, a délivré des chiffres inquiétants : 6% des 15-24 ans sont atteints de surdité, 9% des 25-34 ans et 18% des 35-44 ans. « L’Organisation Mondiale de la Santé parle d' »épidémie » du 21e siècle en pointant les dangers de l’exposition au bruit. De plus en plus d’adolescents sont frappés de surdité. On est passé de 12,8% en 1994 à 16,4% depuis 2006. » Gageons que ça n’a pas dû s’arranger ces vingt dernière années…

Aux Etats-Unis 12% à 15% des enfants scolarisés présentent un déficit auditif imputable à une surexposition au bruit. « Les ados qui jouent aux jeux vidéos plus de 4 heures par jour ont deux fois plus de risque de développer une surdité que ceux qui jouent moins d’une heure par jour. » N’est-on pas en train de fabriquer une génération de sourds précoces quand on sait que 78% des 11-12 ans joueraient aux jeux  vidéo ?

Dr Sonanda BAILLEUX, chirurgienne ORL pédiatre,  Hôpital Pédiatrique Universitaire Lenval, CHU Nice
Dr Sonanda BAILLEUX, chirurgienne ORL pédiatre, Hôpital Pédiatrique Universitaire Lenval, CHU Nice

12-19 ans : un risque de surdité quadruplé

Il convient également d’être attentif si vos minots font partie de 82% – et même 95% des 12-19 ans – qui écoutent de la musique au casque. Il faut veiller au volume et imposer des pauses régulières. Car en raison du bruit environnant, ils poussent le volume. Une étude qui a porté sur 532 adolescents à montré que 22% avaient subi une perte auditive, augmentant ainsi 4,5 fois plus leur risque de surdité, note la Dr Bailleux. Idem si l’écoute dépasse 80 minutes par jour. A l’arrivée, 16,8% des ados interrogés se plaignaient de gêne auditive.

Participez aux conférences à Aix et Marseille

MProvence poursuit sa campagne de sensibilisation aux troubles de l’audition et la surdité. 2 conférences sont ouvertes au public sur inscription gratuite (lien en tête de cet article en cliquant sur le bandeau jaune) ou en appelant le 06 95 79 13 97.

Aix-en-Provence : mercredi 4 février à 18h au Centre hospitalier du Pays d’Aix (avenue des Tamaris, parking gatuit devant la salle de conférence de l’hôpital, suivre le fléchage).

Marseille : mercredi 11 février à 18h à Aix Marseille Université, amphi Gastaut, jardin Emile Duclaux (jardin du Pharo), 58 boulevard Charles Livon. Bus 83 ou parking payant Q-Park en face du jardin.

 

 

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