Le docteur Yves Rinaldi est-il un showman ? Non bien sûr. Et pourtant, il sait captiver un auditoire comme personne. Il faut dire qu’il parle cash du cancer colorectal, celui qu’il dépiste à longueur de temps depuis l’Hôpital Européen de Marseille où il retire des polypes à tour de bras. Mais surtout, il délivre des conseils de bon sens, chiffres percutants à l’appui.
Les 130 personnes venues hier soir au siège de l’université au Pharo assister à la conférence publique organisée par notre média n’ont pas regretté leur déplacement : elles ont appris comment limiter le risque de contracter le 2e cancer le plus meurtrier dans notre pays (17 000 décès par an, 47 500 nouveaux cas).

Alcool et charcuterie ennemis numéro 1
Le docteur Rinaldi n’est donc pas Gad Elmaleh. Mais il emporte l’attention et l’adhésion par sa conviction et sa faculté à nous faire croire qu’on a le pouvoir de changer notre quotidien. Et c’est vrai ! Il attaque : « Je vais essayer de vous démontrer que c’est mieux de ne pas avoir de cancer. » Pour lui, il faut absolument bâtir en France une génération Prévention.
Première mise en garde : le tabac et l’alcool sont des facteurs favorisant le cancer colorectal, l’un et l’autre augmentant le risque de 20%. « Une chose est très importante pour l’alcool : c’est maximum 2 verres par jour et pas plus de 5 jours par semaine. Il faut absolument faire une coupure de deux jours minimum. Si vous consommez de l’alcool tous les jours, votre risque augmente encore de 25%. »

La viande rouge et la charcuterie, le gastro-entérologue s’en méfie. Les recommandations sont maximum 500 grammes de viande rouge par semaine (soit 4 steaks ou 2 steaks et 2 côtes de porc, de veau…). Au delà, selon l’Organisation mondiale de la santé, le risque de cancer colorectal augmente de 12% tous les 100 grammes !
Régime jambon-purée : à la poubelle !
« Il ne faut pas diaboliser la viande rouge qui est une source intéressante de protéines, de fer et de vitamine B12, explique le Dr Rinaldi. Il faut surtout sélectionner des steaks maigres et éviter une cuisson fortement grillée qui crée des zones carbonisées hautement cancérogènes, sans beurre et accompagnés de légumes plutôt que de frites. »
Coup de torchon également sur la charcuterie : c’est 150 grammes par semaine tout au plus. « Le régime jambon-purée, jambon-purée et jambon-purée pour les enfants, c’est à mettre à la poubelle ! » Il convient donc de limiter sa consommation en charcuterie à un maximum de 3 tranches de jambon par semaine, voire moins si on mange aussi du saucisson. « 3 800 cas de cancer colorectal annuels en France sont liés à la consommation de charcuterie qui est un aliment ultra transformé classé cancérogène avéré ».

Le surpoids, un carburant pour le cancer
Alerte encore sur l’alimentation ultra transformée. « Elle représente 35% de notre alimentation. Même si on fait attention, on ne peut pas y échapper. » Outre qu’elle est souvent pleine d’additifs industriels, de colorants, conservateurs, exhausteurs de goût, de glucose et sirop de fructose, etc., « elle vous apporte 1 000 calories de trop par jour. Ce qui crée du surpoids, qui est un facteur favorisant le cancer. »
La courbe de l’obésité augmente sans cesse, elle a doublé en vingt ans avec désormais 17% des adultes obèses et 43% en surpoids (source INSERM 2023). C’est du jamais vu en France. « En 2025 il a été démontré que le cancer colorectal progresse chez les moins de 50 ans à cause de cette alimentation ultra transformée. »
Consommons + de fibres et + de laitages
Selon le médecin, le miracle porte un nom : les fibres. Présentes dans les fruits et légumes, les légumineuses (pois chiches, lentilles…), elles restent trop peu consommées par les Français. « Il faudrait manger 400 grammes de fruits et légumes par jour, on est à la moitié. Ce manque provoque 6 800 cas de cancer colorectal par an. »
Longtemps décriés, les laitages sont réhabilités par le Dr Rinaldi, car ils apportent le calcium et la vitamine D indispensables. Il a été démontré qu’ils protègent du cancer colorectal, à raison de 2 à 3 laitages variés à faible teneur en graisse par jour. « 400g de laitages par jour diminuent le risque de cancer colorectal de 13%. » Préconisation appliquée par 29% des adultes seulement. On estime à 850 le nombre annuels de nouveaux cancers colorectaux en France engendrés par cette carence en laitages.

Marcher 7 000 pas réduit le risque de 11%
Enfin, le Dr Rinaldi a plaidé pour l’activité physique. « 30 minutes par jour entraîne une réduction du risque de cancer colorectal de 24%. Pendant le traitement d’un cancer, elle réduit de 28% le risque de récidive. » Aussi alerte-t-il sur le danger engendré par la sédentarité et l’inactivité croissante.
« Un tsunami de maladies nous arrive sur la tête à cause des usages du numérique qui sont partout. On est assis en permanence. La chaise est une tueuse silencieuse. Il faut être en mouvement en permanence, se lever 5 minutes toutes les demi-heures. Rester assis 2 heures d’affilée augmente de 8% le risque de cancer du côlon. Or 37% des adultes passent plus de 8h assis. Le risque de cancer est inférieur de 11% chez les personnes effectuant 7 000 pas par jour versus 5 000 et même de 16% si on monte à 9 000 pas par jour (soit en gros une heure de marche). »
Ultime conseil de Doc Rinaldi : le café c’est excellent ! « C’est un antioxydant. Ceux qui boivent un café par jour vivent moins longtemps que ceux qui en boivent 2 ou 3, sans sucre et avant 14h. » Une auditrice demande : « Et si on prend du thé ? » Réponse : « C’est à peu près pareil. »

Les Français bonnets d’âne du dépistage
Ouvrant les débats, la professeure Laetitia Dahan s’était inquiétée également du fait que « ce cancer n’est pas très connu alors qu’il tue plus d’hommes que le cancer de la prostate et quasiment autant de femmes que le cancer du sein. Il est attribuable dans 50% des cas au mode de vie – c’est vrai aussi dans 40% des cas pour tous les cancers. »
La cheffe du service d’hépato-gastro-entérologie et oncologie digestive de l’hôpital de la Timone (Assistance Publique – Hôpitaux de Marseille) a insisté sur la nécessité de participer au dépistage gratuit organisé du cancer colorectal entre 50 et 74 ans, tous les deux ans. Elle déplore que seuls 30% des Français éligibles le fassent quand on est à 71% de participation aux Pays-Bas, 61% en Ecosse ou 41% au Portugal. Et même 85% dans certains états américains, où il faut dire que si vous déclarez un cancer sans avoir fait le dépistage, vous devez payer vos soins.

A la question d’une auditrice s’inquiétant de se voir refuser le dépistage ou une coloscopie après 75 ans, la Pr Dahan a rappelé que c’est au cas par cas en fonction de l’état de santé du patient et « qu’un polype que peut détecter une coloscopie met 10 ans à devenir cancéreux. ». Il n’y a jamais de refus systématique.
Le tabou du caca provoque le cancer
Le Pr Jean-François Seitz est revenu sur l’intérêt du test FIT, très facile à réaliser à domicile, précisant que 80% des assurés sociaux sont « à risque moyen » quand 20% jugés à risque plus élevé sont directement orientés vers la coloscopie sous anesthésie générale. Il faut savoir que le test détecte des traces de sang (invisibles à l’oeil nu) dans 4% des cas, ce qui conduit ensuite vers la coloscopie. « La plupart du temps, si on trouve un polype, il est bénin. Le gastro-entérologue le retire alors pendant l’examen et on n’en parle plus. »
Ce médecin déplore avec force « le tabou du caca » qui perdure dans notre pays et qui empêche les gens de faire leur test qui consiste à temper un bâtonnet dans leur selle. On peut réclamer ce test à son médecin traitant ou son pharmacien. « En revanche, si on a du sang dans les selles, la coloscopie est recommandée en première intention, précise le Pr Seitz. Il n’y a de toute façon que cette intervention qui permet d’enlever les polypes. »

Au terme de cette conférence, les auditeurs ont d’ailleurs pu retirer un test distribué sur le stand conjoint de l’APHM et du Centre régional de dépistage des cancers Sud-Paca.
Les perturbateurs endocriniens sont partout
Une autre intervention très attendue était celle de la Dr Claire Sunyach, sage-femme et coordinatrice de la plateforme CREER à l’hôpital de la Conception (APHM). Rappelant que l’on est exposé à des agents chimiques environnementaux dès notre conception, elle a notamment évoqué le rôle des perturbateurs endocriniens dans la survenue des cancers. Ils sont partout ! Dans les jouets, les bouteilles en plastique, les produits cosmétiques comme les vernis à ongle, les crèmes solaires, les ustensiles de cuisine, l’alimentation, les peintures et produits de bricolage, les vêtements…
« Nous sommes exposés essentiellement par les voies digestives, mais également par l’inhalation et la peau », précise la spécialiste. « Il existe des liens probables avec les cancers, et notamment le cancer colorectal via le microbiote. Mais restons optimistes ! Car on peut faire beaucoup de choses pour diminuer notre exposition et cela diminue le risque comme l’ont prouvé diverses études. »
Ce que nous pouvons tous faire
Réduire son exposition aux perturbateurs endocriniens passe d’abord par l’alimentation en choisissant ce que l’on mange et la façon de le préparer. 1- Réduire les pesticides avec l’achat de produits locaux et bio de préférence, sinon laver et éplucher les fruits et légumes. 2- Réduire la consommation de produits ultra transformés. 3- Réduire PCB, dioxine, métaux lourds : préférer les viandes maigres, les petits poissons, les laitages pas trop gras. 4- Réduire la consommation de produits fumés, grillés. 5-Phtalates, bisphénols : privilégier les contenants en verre, éviter les boîtes de conserve, les canettes et les emballages en plastique comportant en dessous les codes 3, 6, 7 (ils sont inscrits dans un triangle). 6- Privilégier l’eau du robinet (à l’eau en bouteille plastique).

Toutefois, Mme Sunyach concède qu’il est impossible d’échapper totalement à ces perturbateurs endocriniens car ils sont omniprésents. Elle conseille encore de préférer les bouilloires en inox, d’éviter de réchauffer dans des boîtes ou des emballages en barquettes ou en sachets en plastique (mais l’usage du micro ondes en soi ne pose pas problème). Pour la cuisson, il faut remplacer absolument les poêles anti adhésives (Téflon) abimées, et privilégier le verre, la fonte, l’inox, éviter les papiers de cuisson, et ne pas cuisiner dans des contenants artisanaux peints du type plats à tajine.
Oubliez les parfums d’intérieur et les bougies
Elle recommande en outre de réduire notre exposition aux toxiques en se passant des parfums d’intérieur, de l’encens, des bougies parfumées et des huiles essentielles qui polluent tous l’air ambiant, des diffuseurs d’insecticides, des sprays (produits d’entretien) et de préférer les produits simples (savons, citron, vinaigre blanc, bicarbonate…) et d’aérer chaque pièce (hors pics de circulation, arrivées de bateaux…) 2 fois 10 minutes chaque jour.
On l’a dit, les jeunes générations sont particulièrement exposées à cet ensemble d’éléments négatifs, qu’il s’agisse des polluants, des perturbateurs, de la malbouffe ou de la sédentarité . Le phénomène ne date pas d’hier mais s’est accentué. C’est le constat dressé par le docteur Olivier Msika, gastro-entérologue à l’Hôpital Saint Joseph et la clinique Bonneveine.

« D’ici 2050, l’incidence du cancer mais également la mortalité vont augmenter dans la population mondiale générale mais aussi dans la classe des 30 – 50 ans. Dans 54% des cas , le cancer qui survient avant 50 ans est le cancer colorectal. On constate actuellement que l’incidence diminue légèrement chez les plus de 60 ans mais augmente chez les trentenaires. Les projections indiquent qu’en 2030, près d’un tiers des cancers colorectaux sera diagnostiqué chez des moins de 50 ans. » Et les causes génétiques ne peuvent tout expliquer…
Chez les jeunes, le danger croissant du surpoids
Pour le Dr Msika, l’obésité et le surpoids sont les facteurs de risque qui, chez les jeunes, sont en train de détrôner le tabac et l’alcool principalement impliqués chez les seniors. Ils provoquent insulinorésistance, inflammation chronique du tissu adipeux, altération du microbiote, déséquilibre hormonal.
On est passé de 12% d’enfants (6-17 ans) en surpoids en 1997 à 16% en 2015 et 20% en 2020, et de 4% d’enfants obèses à 5% (chiffres Institut National du Cancer). « Le risque de cancer du côlon est plus élevé chez les jeunes du fait de la malbouffe et de la sédentarité liée aux écrans. On sait que ce cancer se développe en une dizaine d’années à peu près, mais chez le sujet jeune, ça va probablement plus vite. L’agressivité de la tumeur est plus marquée. L’obésité est le nouveau facteur de risque du XXIe siècle. »
Les 4 solutions du Pr Seitz pour éviter le cancer colorectal
De formidables médicaments testés à Marseille
Il est revenu au professeur Emmanuel Mitry de conclure en parlant des thérapies. Ces dix dernières années, elles ont fortement progressé et on arrive même à guérir des cancers métastatiques, affirme le gastro-entérologue spécialisé en oncologie médicale à l’Institut Paoli-Calmettes (IPC). Le taux de survie à 5 ans tous stades du cancer confondus est désormais de 65%. « Le meilleur moyen de guérir demeure la chirurgie mais parfois elle est impossible. Si le cancer est trop avancé, il faut passer par un traitement médical comme une chimiothérapie intraveineuse ou par voix orale, ou une immunothérapie. »

L’équipe du Pr Mitry à l’IPC participe actuellement à une étude sur une immunothérapie adaptée au redoutable cancer du rectum (la partie de l’intestin située avant l’anus). Les résultats sont incroyables, « au bout de deux mois il n’y a plus rien ! » alors que les traitements de référence sont très longs et très lourds à supporter pour le patient. On le voit, tous les espoirs sont permis pour soigner les dizaines de milliers de Français touchés chaque année par ce redoutable cancer.
Participez aux conférences à Gap, Fréjus et Nice
MProvence vous propose 3 autres conférences publiques et gratuites avec les médecins et soignants des hôpitaux à Gap (Pôle universitaire) le jeudi 12 mars à 18h, Fréjus (Théâtre du Forum) mercredi 18 mars à 18h et Nice (salle du Stockfish) mercredi 25 mars à 18h. Il suffit de s’inscrire via le lien ci-dessous.
Remerciements à Aix Marseille Université qui a hébergé cette conférence, à la Ligue contre le cancer pour son soutien, ICI Provence pour les annonces.

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