L’intelligence artificielle (IA), c’est une grosse vague qui déferle sur notre vie quotidienne. Partout. Et particulièrement dans ce que nous avons de plus cher : notre santé. Experte du sujet au sein de l’Institut Paoli-Calmettes (IPC) de lutte contre le cancer, la professeure Laetitia Huiart estime que depuis trois ans et demi – soit l’avènement de ChatGPT en novembre 2022 – c’est bien une révolution qui est enclenchée. Autant dire que les 150 auditeurs venus assister à la conférence intitulée « IA et médecine : la révolution pour mieux vous soigner » en ce 10 juin 2026 à Villa M Marseille (Groupe Pasteur Mutualité) en ont eu pour leur content.
De Benjamin, geek en marketing de 22 ans, à Noé un jeune entrepreneur dans le sport santé, Antoine, cadre en école d’infirmiers, Gaëlle, pharmacienne hospitalière, ou Joëlle, Véronique et Jean-Louis, retraités sexagénaires, la salle a dévoré les paroles des intervenants. Car en réalité personne n’y comprend rien mais tout le monde sait bien qu’il faut s’y mettre.

L’IA est déjà partout à l’hôpital
« A l’hôpital, l’IA est déjà omniprésente pour la gestion, dans la planification, l’organisation, la logistique ou l’allocation des ressources, explique la Pr Huiart. On la trouve aussi dans le soin et le parcours patient avec de l’aide au diagnostic, au pronostic, à la décision thérapeutique, pour de la médecine personnalisée et le suivi des patients. A l’IPC par exemple, on a de l’IA dans les salles d’endoscopie, ce qui permet de raccourcir le temps d’intervention, avec moins d’anesthésie, et de détecter plus de polypes. »
Un constat qui est également vrai sur la détection des cancers du sein. « On va vers une médecine personnalisée encore plus avancée. » Citant les leucémies aiguës, la Pr Huiart a expliqué comment grâce à l’IA les médecins intègrent et comparent désormais les données de milliers de patients à travers le monde. Ce qui leur permet de voir comment les traitements ont répondu dans des cas similaires et donc les aider à choisir le plus approprié au profil précis de chaque malade.
Ne croyez pas toujours ce qu’elle raconte
Autre axe où l’IA permet un bond significatif en passant des millions de données en revue – ce que ne pourra jamais faire un esprit humain aussi brillant soit-il -, c’est la recherche et l’innovation scientifique grâce à l’analyse des données, l’optimisation des essais cliniques ou la génération d’hypothèses, sans oublier la contribution aux publications. « Dans tous ces domaines l’IA révolutionne l’ensemble des pratiques. »

Evidemment, dans tous ces aspects, c’est à la fin le soignant, le responsable administratif ou le chercheur qui valide ou pas. Car l’IA n’est pas exempte de produire des erreurs, des approximations, de dangereux biais, voire de nous emmener sur des fausses pistes sans que l’on sache trop pourquoi avec, évidemment, des conséquences en termes de santé qui pourraient s’avérer catastrophiques. Un exemple : quand on lui soumet le cas d’une personne présentant tous les symptômes de l’infarctus, l’agent IA peut dire qu’il y a urgence si c’est un homme mais que si c’est une femme, elle fait un… malaise ! Exactement comme dans la vraie vie où il est avéré que la prise en charge des femmes pour une urgence cardiaque est retardée de 30 minutes par rapport aux hommes. Chez l’IA aussi l’interprétation est faussée par un biais sexiste.
Vous semez vos données aux 4 vents
Dans le public de Villa M ont surgi de légitimes interrogations sur les coûts induits par le recours à l’IA – aujourd’hui ce sont les hôpitaux qui les supportent car la Sécu n’a pas encore prévu de budget pour ces innovations – et la nécessaire protection des données au regard des performances malveillantes des hackers. Les intervenants ont fourni des réponses plutôt rassurantes, le droit européen étant assez strict sur le sujet. Toutefois Mme Huiart a mis en garde sur la dispersion par exemple des résultats d’analyses que beaucoup de patients soumettent déjà aux IA pour savoir s’ils sont malades et ce qu’ils devraient faire… Vous semez sans ciller vos précieuses données confidentielles aux quatre vents !

Le Dr Jérôme Bouaziz, gynécologue obstétricien, s’est voulu apaisant. Lui ne travaille qu’avec le Français Mistral AI. Fondateur de One Clinic, qui réunit des pôles de médecins dans plusieurs villes de France comme à Villa M Marseille, le Dr Bouaziz a mis en place un agent IA nommé Sokrate permettant d’ausculter l’état de santé d’un patient bien plus largement que pour le seul motif de consultation originel. Exemple : une femme vient consulter pour une infection urinaire. En amont du rendez-vous elle est incitée à remplir tranquillement chez elle un questionnaire balayant l’ensemble de ses symptômes, habitudes de vie, problèmes de sommeil… Souvenez-vous, l’art de Socrate – le philosophe grec – consistait à poser les bonnes questions pour permettre l’accouchement des pensées. L’agent Sokrate suit ses traces mais pour l’accouchement de vos ennuis de santé déjà là mais dont vous ignorez l’existence.
Elle vient pour une infection urinaire et frôle l’infarctus !
« On établit une cartographie que 75% des patients remplissent, explique le Dr Bouaziz. On cherche à optimiser la consultation. » Chez 78% des 172 000 personnes déjà interrogées, Sokrate a identifié au moins un axe sur lequel agir en plus du motif initial de la consultation. Il cite le cas de Véronique, gendarme de 41 ans venue pour son infection urinaire, somme toute un malheureux classique féminin. « L’IA lui a posé une série de questions et on a pu voir un infarctus qui allait arriver. »
Les questions posées en l’occurrence par l’IA étaient les suivantes : « Avez-vous eu des douleurs dans la mâchoire, le dos ou les bras ces dernières semaines ? » « Avez-vous ressenti une fatigue écrasante en fin de journée, même sans effort particulier ? » « Vous réveillez-vous la nuit avec une sensation d’oppression ou d’inconfort » « Y a-t-il des antécédents de maladies cardiovasculaires précoces dans votre famille ? » Des questions plus personnelles sont également posées, notamment sur la vie sexuelle afin de déterminer par exemple l’exposition d’une personne à un risque accru de cancer lié au papillomavirus.

57% des patients ont menti au médecin
« Si on a eu plus de 8 partenaires au cours de sa vie, le risque de cancer du col de l’utérus augmente, souligne le gynécologue. Ce sont des questions pouvant être gênantes que le médecin ne va pas poser. Ou auxquelles le patient est embarrassé pour répondre. On sait que 57% des patients ont déjà menti à leur médecin. On ment sur ses habitudes pour lesquelles on a honte alors que les médecins auraient besoin de les connaître pour analyser votre situation et peut-être envisager un traitement. L’IA n’a pas de problème pour vous interroger sur votre sexualité, ou pour vous demander si vous prenez de la cocaïne. Le cardiologue ne va pas vous poser cette question, or l’usage de cocaïne est la première cause d’accident cardiaque avant 40 ans. » Selon lui, Sokrate a également permis de détecter un nombre considérable d’apnées du sommeil.
Que va faire votre médecin – que vous êtes venu voir, rappelons-le, pour une simple infection urinaire – de toutes ces données pointant possiblement d’autres problèmes graves ? Eh bien il est censé vous orienter vers un confrère à même d’évaluer ce que l’IA aura mis en évidence. « Le patient repart avec un plan de prévention personnalisé. De toute façon on n’a pas d’autre choix aujourd’hui que de faire de la prévention. » Qui va payer ce travail et ces investigations à la sortie ? C’est encore un mystère. En 2026 en France, 98% du budget de l’Assurance Maladie sont consacrés au curatif, contre seulement 2% aux actions de prévention.
100% d’entre nous utilisent déjà l’IA
A ceux qui ont peur de l’IA, la professeure Laetitia Huiart s’est amusée à rappeler que nous l’utilisons tous depuis longtemps, et tous les jours. Elle a d’ailleurs demandé à la salle qui utilisait l’IA dans son quotidien . La moitié a levé la main. Or nous sommes… 100% à le faire ! Netflix qui vous propose telles séries selon votre profil, Amazon et Cdiscount qui vous flèchent vers tels produits en fonction de vos centres d’intérêt repérés sur internet, Google et ses publicités ciblées, Spotify, Uber, Ebay, tous vos réseaux sociaux… En se baladant sur le web, en utilisant notre téléphone, en likant des posts sur Instagram, on produit en permanence de la donnée traitée par des algorithmes qui orientent nos lectures, nos achats, nos réservations de vacances…
A l’Hôpital Saint Joseph de Marseille, le docteur Julien Seitz utilise l’IA depuis belle lurette pour soigner une des principales pathologies cardiaques : la fibrillation atriale (FA). Avec une équipe de médecins et d’ingénieurs, il a développé un système IA qui aide à cibler les tempêtes électriques du coeur qui abîment le muscle et peuvent conduire à une mort subite. Après 55 ans, 1 Français sur 3 fera de la fibrillation atriale et cette proportion augmente avec l’âge. 20% de ces FA sont complexes et les cardiologues butaient jusqu’à récemment sur leur résolution.
10 000 malades du coeur traités
« L’IA m’a permis de résoudre un problème très complexe, à comprendre la signature électrique de ces tourbillons« , précise le chef du service de rythmologie de Saint Joseph devant un auditoire fasciné par la vidéo d’un coeur chahuté par une tempête. Concrètement, lors de l’intervention au bloc opératoire, l’agent IA identifie les zones dysfonctionnelles en les signalant d’un point rouge, et il reste au médecin à les cautériser pour les neutraliser. A ce jour déjà 10 000 patients dans 50 hôpitaux ont été ainsi traités à travers le monde. Afin de pouvoir commercialiser leur trouvaille, les compères marseillais ont développé Volta Médical, une start-up qui emploie cent personnes en Allemagne, aux Etats-Unis et à Marseille. Une réussite éclatante.

Selon tous les intervenants présents ce 10 juin à Villa M, l’IA va permettre d’améliorer les performances des médecins. Elle doit également leur dégager du temps de consultation et de soin en soulageant la partie administrative puisqu’elle peut enregistrer l’échange avec le patient et délivrer le compte rendu de la consultation en une seconde. Il reste au médecin à le valider, comme il valide toute intervention.
Le généraliste sera le grand gagnant
Pour le docteur Abdou Sbihi, chirurgien à l’Institut de Chirurgie Orthopédique et Sportive de Marseille, « l’IA nous amène à réfléchir différemment, et à sortir de notre médecine ultra spécialisée« . Pour le Dr Bouaziz, les médecins généralistes en seront les grands bénéficiaires, elle va leur faire gagner beaucoup de temps et les aider dans la prévention et le suivi de leur patientèle.
Jusqu’où aller dans la prévention justement ? Grâce à tous ces progrès qui pointeront nos défaillances et nos risques de développer des maladies avant même qu’elles ne surviennent, pourra-t-on vivre jusqu’à 120 ou 150 ans après 2035 comme me l’a affirmé un jeune auditeur de cette conférence ? Le docteur Sbihi ne confirme pas cette prédiction inspirée des gourous transhumanistes de la Silicon Valley. Bracelet Google Fitbit Air bleu lavande au poignet, le chirurgien montre cependant à l’assistance son joujou connecté et apporte de l’eau à la réflexion.

Le bracelet connecté fantastique et excessif
Ce tout nouveau bracelet sans écran à 99 euros trace absolument tout de sa vie, est relié à ses mails, son téléphone, et est capable de lui dire au réveil si son sommeil a été de qualité et si son repas de midi était équilibré, sinon ce qu’il devrait manger le soir pour corriger ses excès !
« C’est un outil fantastique. Personnellement, ça m’aide dans mon quotidien et ça aide les sportifs de haut niveau que nous suivons« , confie celui qui est aussi expert médical de l’Olympique de Marseille. Toutefois, il reconnaît que ça va parfois trop loin, avec l’impression d’être traqué en permanence. « Comme il connecte tous mes outils numériques, il va aussi me proposer une randonnée précise à faire ce week-end en montagne parce qu’il sait que j’ai réservé un séjour en altitude. Là c’est un peu trop… »
Roselyne Bachelot et Agnès Buzyn invitées le 3 juillet
Le public s’est enthousiasmé pour ces échanges et le président du Groupe Pasteur Mutualité ne pouvait que se réjouir de participer ainsi à réhabiliter la prévention. C’est une vocation des Villa M de Marseille et Paris. « Je suis présent au titre de citoyen confronté à cette révolution qu’est l’IA mais aussi en tant que médecin anesthésiste« , expliquait le docteur Bertrand Mas-Fraissinet dans une figure de style résumant parfaitement le contenu d’une conférence au sujet pointu mais populaire.

Patients et soignants sont dans le même bateau que soulève la vague inarrêtable de l’intelligence artificielle. Autant essayer d’accompagner et de maîtriser le mouvement. Ce qui suppose de bien comprendre – sans crainte excessive mais avec un oeil critique – les enjeux et les outils. Pour reprendre une autre image, terrestre cette fois, on n’arrête pas avec sa main un TGV lancé à 300 km/heure. Mieux vaut être monté dedans pour le contrôler. C’est le cas de l’IA qui déferle avec fulgurance. Elle sera ce que nous en ferons.
Prochaine conférence : vendredi 3 juillet à 19h à Villa M Marseille. Elle sera consacrée à la prévention en santé et réunira Yann Bubien, directeur général de l’Agence Régionale de Santé PACA, Anne Beinier, experte en protection sociale à la Commission européenne, les anciennes ministres de la Santé Roselyne Bachelot et Agnès Buzyn, ainsi que les docteurs Emmanuelle Sarlon (hôpital de Gap) et Jérémy Kouani (Aix Marseille Université).
Inscription gratuite mais obligatoire (nombre limité de places) :
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