Cancer : des rayons encore plus efficaces pour 60% des malades

Sein, prostate, poumon, cerveau, ORL, rectum... 2 patients sur 3 auront recours à la radiothérapie à un moment de leur parcours de soins, et elle intervient dans environ 60 % de l'ensemble des prises en charge du cancer en France avec une efficacité croissante. Elle représente 4 millions de séances par an, réparties dans 169 centres. Sein, prostate, poumon, cerveau, ORL, rectum... Elle peut être le traitement principal, venir en renfort après une chirurgie, ou en complément d'une chimio. Le Dr Nicolas Benziane, onco-radiothérapeute à Mougins, fait le point sur son efficacité de plus en plus grande.

Santé

On a longtemps considéré les traitements du cancer par rayons comme très agressifs et peut-être même un peu surannés par rapport à la révolution des thérapies ciblées ou à l’hormonothérapie. En 2026, il n’en est plus rien ! Les faisceaux sont beaucoup plus précis que certains traitements médicamenteux, souvent moins délabrants que la chirurgie, et régulièrement associés à ces techniques de soin. La radiothérapie est désormais massivement employée contre les cancers du sein, de la prostate, du cerveau ou du poumon, avec une réduction considérable du nombre de séances nécessaires. Radiothérapeute spécialiste du cancer au Centre Azuréen de Cancérologie de Mougins (Alpes-Maritimes), le docteur Nicolas Benziane est au coeur de cette évolution fantastique et parle des nouvelles avancées. 

La radiothérapie est souvent invoquée lorsqu’on parle de traiter un cancer en 2026. Quel est son principe d’action, comment ça marche ?

Docteur Nicolas Benziane : On envoie des rayons de haute énergie (des rayonnements ionisants, un peu comme en radiologie mais à des doses bien plus fortes) qui viennent abîmer l’ADN des cellules cancéreuses. Elles ne peuvent alors plus se diviser, et elles finissent par mourir. La séance elle-même est très courte, de l’ordre de 5 minutes pour les traitements les plus rapides.

Mais avant d’en arriver là, il y a plusieurs jours voire quelques semaines de préparation, et ce n’est jamais le travail d’une seule personne : un scanner pour repérer la tumeur au millimètre près, les physiciens et dosimétristes qui calculent et vérifient précisément la dose à délivrer, qui optimisent le plan de traitement pour protéger au mieux les tissus sains, et des manipulateurs en électroradiologie qui réalisent les séances et accompagnent le patient au quotidien. C’est vraiment un travail collectif.

Le docteur Nicolas Benziane est onco-radiothérapeute au Centre Azuréen de Cancérologie à Mougins (Photo DR).

60% des malades auront une radiothérapie

Quels sont les cancers face auxquels la radiothérapie est particulièrement recommandée ?

Beaucoup plus de cancers que les gens ne l’imaginent, en réalité. Deux patients sur trois auront recours à la radiothérapie à un moment de leur parcours de soins, et elle intervient dans environ 60 % de l’ensemble des prises en charge du cancer en France. Concrètement, ça représente 4 millions de séances par an, réparties dans 169 centres sur le territoire. Sein, prostate, poumon, cerveau, ORL, rectum… Elle peut être le traitement principal, venir en renfort après une chirurgie, ou en complément d’une chimio. C’est un des trois grands piliers du traitement du cancer, avec la chirurgie et les médicaments.

Et ce qui me frappe, c’est le contraste sur le plan économique. La radiothérapie représente à peine 0,7 % des dépenses de santé en France (et à peine 8% des dépenses liées au cancer), alors qu’elle est utilisée par 60 % des patients atteints de cancer. C’est un traitement extrêmement efficient, et c’est un argument que nous, professionnels, mettons en avant pour défendre son financement : chaque euro investi dans la radiothérapie a un impact par rapport à son coût.

Prostate : de 1 000 à 26 000 patients soignés par rayons !

Si je prends deux grandes maladies qui sont notamment votre spécialité – le cancer de la prostate et le cancer du poumon -, quelle est l’efficacité de la radiothérapie et dans combien de cas est-elle privilégiée ?

Pour la prostate localisée, les résultats sont vraiment bons : à 5 ans, l’efficacité est comparable à celle de la chirurgie. Et ce qui a changé ces dernières années, c’est surtout la durée du traitement. Pour certains cancers de bon pronostic, on est passé d’un traitement classique de 2 mois à seulement 5 séances sur une semaine et demie, avec une efficacité équivalente. Le recours à ce type de traitement très concentré, qu’on appelle la stéréotaxie, a d’ailleurs explosé partout en France : on ne traitait qu’environ 1 000 patients par an de cette façon en 2012, on en traite plus de 26 000 aujourd’hui. C’est désormais disponible dans 124 centres de radiothérapie sur les 169 que compte le pays.

Parfois les patients peuvent avoir le choix entre la chirurgie ou la radiothérapie. Mais comment savoir ce qui leur sera le plus bénéfique ?

Ce n’est jamais un choix simple, et c’est pour ça qu’on en discute en réunion pluridisciplinaire avec les chirurgiens, les oncologues, les radiologues, les anatomopathologistes, c’est d’ailleurs une obligation dans la prise en charge du cancer en France. On regarde le stade de la maladie, l’âge, l’état général. Mais ce qui compte tout autant, c’est la vie du patient, son quotidien, ses priorités. La chirurgie enlève la tumeur d’un coup, mais dans le cas d’un cancer de la prostate par exemple, elle peut laisser des séquelles urinaires ou sexuelles plus marquées au début.

Les rayons préservent l’organe, mais ça s’étale sur plusieurs semaines. Mais il peut aussi y avoir des effets secondaires à distance de la fin de la radiothérapie. Le plus important, c’est de proposer le meilleur traitement au meilleur patient. Certains patients seront de meilleurs candidats à une chirurgie et d’autre à une radiothérapie. Et c’est notre rôle, à nous radiothérapeutes, d’adresser le patient au chirurgien quand cette indication est la meilleure pour lui.

Chirurgie ou radiothérapie : un choix cornélien

Certains chirurgiens affirment qu’un cancer de prostate traité par radiothérapie sera ensuite inopérable en cas de récidive alors que l’inverse n’est pas vrai. Est-ce une perte de chance pour le patient si son cancer venait à récidiver ?
Il y a un fond de vérité technique : la prostatectomie après échec d’une radiothérapie est plus difficile, et reste réservée à des centres experts. À l’inverse, la radiothérapie après échec de chirurgie est un geste standard. Mais je ne parlerais pas de « perte de chance ». En cas de récidive après radiothérapie, il reste plusieurs options efficaces : Ultrasons Focalisés, curiethérapie, ré-irradiation stéréotaxique, et donc la prostatectomie de rattrapage dans les centres experts. Il faut juste garder en tête que cumuler les traitements ajoute toujours de la toxicité, quel que soit l’ordre, c’est vrai dans les deux sens. Le choix initial entre chirurgie et radiothérapie doit reposer sur le stade de la maladie et les priorités du patient, pas sur l’hypothèse d’une récidive qui ne touche qu’une minorité d’entre eux.

Cancer du poumon : un impact redoutable

Obtenez-vous également de meilleurs résultats dans le traitement du cancer le plus mortel en France, celui du poumon ?
Pour le poumon, ça dépend du stade. Sur les petites tumeurs chez des patients inopérables du fait de leurs comorbidités, cette même technique fait un travail redoutable, notamment grâce à la radiothérapie stéréotaxique, avec des résultats qui permettent de stopper l’évolution du cancer dans plus de 90% des cas à 5 ans. Sur des stades plus avancés, on la combine souvent avec la chimio ou l’immunothérapie.

On voit bien le progrès thérapeutique, qui est considérable ainsi présenté, mais le cancer du poumon demeure tout de même souvent de mauvais pronostic dans la majorité des cas… 

Environ 60 % des patients sont diagnostiqués à un stade déjà avancé ou métastatique, souvent parce que les symptômes n’apparaissent que tardivement. À ce stade, la radiothérapie change de rôle : elle ne vise plus à guérir comme pour un stade précoce traité par stéréotaxie, mais à contrôler la maladie, soulager des symptômes et ralentir son évolution, en association avec la chimio ou l’immunothérapie. Tous stades confondus, la survie à 5 ans tourne autour de 15-20 % en France, elle est d’environ 60 à 80% pour un stade localisé détecté tôt, mais tombe sous les 10 % pour un stade métastatique.
https://mprovence.com/cancer-du-poumon-mortel-mais-largement-evitable/
Tous les patients peuvent-ils en bénéficier ou certains cas sont-ils proscrits ?

Non. Certaines situations empêchent d’y recourir : une grossesse, certaines maladies génétiques rares, ou le fait d’avoir déjà reçu une dose maximale de rayons au même endroit par le passé.

Est-ce douloureux, ces irradiations ?

Pas du tout. La séance est totalement indolore, un peu comme une radio classique mais plus longue.

L’équipe d’oncologie médicale et d’oncologie radiothérapie du Centre Azuréen de Cancérologie : Dr Falk, Dr Hoch, Dr Benziane, Dr Montagne, Dr Braccini, Dr Saint, Dr Largillier, Dr Kreitmann (Photo DR).

Evitez les organes voisins

Quels sont les dangers pour les cellules saines et les organes à proximité d’une tumeur cancéreuse ? Peut-on limiter leur exposition ?

C’est le cœur de mon métier au quotidien, mais je ne le fais pas seul : ce sont les physiciens médicaux qui garantissent que la dose calculée correspond exactement à celle réellement délivrée par la machine. Ils construisent aussi le plan de traitement optimal, faisceau par faisceau, pour épouser la forme de la tumeur tout en épargnant les organes autour. La technique de référence aujourd’hui, la RCMI, module l’intensité des faisceaux pour épouser la forme exacte de la tumeur.

Elle concernait moins de 20 % des patients traités en 2013 ; elle dépasse aujourd’hui les 60 %, et elle est désormais pratiquée dans 99 % des centres français. Et chaque jour, ce sont les manipulateurs qui vérifient, grâce à une image prise juste avant la séance, que le volume de la tumeur n’a pas changé, et que les organes de voisinage sont dans la même configuration que lors de l’étape du scanner de préparation.

Le suivi du traitement par radiothérapie se fait en direct.

Quels sont les principaux effets secondaires auxquels les patients sont exposés ?

De la fatigue est possible. Ensuite cela va dépendre de la zone traitée. Une peau qui peut rougir ou tirer dans le cas d’un cancer du sein, parfois des troubles urinaires ou digestifs dans les cancers de la prostate, de la vessie ou du rectum. La plupart s’estompent dans les semaines qui suivent la fin du traitement.

Comment s’organise le suivi d’un patient traité par rayons ?

Pendant le traitement, je le vois chaque semaine, mais le suivi au quotidien repose surtout sur les manipulateurs en électroradiologie : ce sont eux qui accueillent le patient à chaque séance, répondent à ses questions pratiques, repèrent les premiers signes d’effets secondaires et me remontent les informations. Une fois le traitement fini, le suivi continue pendant des années : examens, imagerie, prises de sang régulières.

Scanner, IRM, radio, écho : des images pour toutes les maladies

Cancer du sein : 5 séances peuvent suffire

Si son cancer de prostate, du sein, du cerveau ou de vessie récidive, le patient pourra-t-il de nouveau bénéficier de rayons ?

Ça dépend surtout de la dose déjà reçue par les organes autour, la première fois. Parfois oui, avec des techniques très ciblées sur un petit volume précis. Parfois non, si les tissus voisins ont atteint leur limite — dans ce cas on se tourne vers la chirurgie de rattrapage ou d’autres traitements médicamenteux.

Parlons justement des évolutions de la radiothérapie. On évoque des machines plus précises, une réduction très significative des séances pour plus d’efficacité et moins d’exposition. Quelles sont les innovations actuelles et prochainement attendues ?

Le mouvement de fond, c’est de traiter en moins de séances mais plus précisément — ce qu’on appelle l’hypofractionnement. Certains cancers du sein localisés se traitent dorénavant en 15 séances, voir 5 séances pour certaines indications. Certains cancers de la prostate se traitent aussi en 5 séances au lieu des 8 semaines auparavant. Et puis il y a aussi la radiothérapie adaptative: elle recalcule le plan de traitement à chaque séance selon l’anatomie du jour, grâce à des machines qui combinent accélérateur et IRM — on en compte 11 en France aujourd’hui. Ces techniques demandent énormément de travail supplémentaire aux physiciens médicaux et aux dosimétristes, qui doivent revalider la dosimétrie quasiment en temps réel.

Il y a aussi la protonthérapie, réservée à 3 centres en France (Orsay, Nice, Caen), pour les tumeurs proches d’organes très sensibles, en particulier chez l’enfant. Le nombre de patients traités y a presque doublé en dix ans. Et puis il y a une piste encore expérimentale, la radiothérapie FLASH : des irradiations en une fraction de seconde qui semblent mieux protéger les tissus sains.

Le Centre Azuréen est notamment équipé d’un Halcyon, une machine de traitement en radiothérapie qui est connue pour faire des séances plus rapides (Photo DR).

Encore une innovation !

Enfin, au registre des innovations thérapeutiques, on peut évoquer la radiothérapie métabolique qui fait, selon moi, un peu penser au principe de la chimiothérapie…

Justement, cela montre que la « radiothérapie » ne se résume pas à une machine et un faisceau. Là, au lieu d’un rayon externe, on injecte une substance radioactive qui va se fixer directement sur les cellules cancéreuses, où qu’elles soient dans le corps, et va les détruire de l’intérieur. Ça ressemble à une chimio dans la façon dont cela est administré, mais le mécanisme reste bien celui des rayonnements. Ce traitement est administré par les médecins nucléaires qui font aujourd’hui partie intégrante de la prise en charge des patients atteints de cancer.

La radiothérapie, c’est donc le présent et l’avenir dans le traitement des cancers ?

Si je devais retenir une chose de tout ça, c’est que la radiothérapie a énormément changé en quinze ans. Elle est plus précise, plus rapide, mieux tolérée. Mais il y a un point auquel je tiens vraiment : derrière chaque traitement, il y a toute une équipe, pas seulement le médecin qu’on voit en consultation. Il y a aussi le physicien, le dosimétriste, le manipulateur qui est là chaque jour avec le patient, et les secrétaires. Sans eux, rien de tout ça ne serait possible.

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