Le lycée flambant neuf Simone Veil se dresse sur les hauteurs de Saint-Mitre dans le 13e arrondissement et offre une vue plongeante sur Marseille. Pour la deuxième année, le proviseur Olivier Schnebelen a voulu accueillir la conférence dédiée au don d’organes. Au nom de l’engagement citoyen qui se doit d’être celui d’un lycée public. Car on touche là un sujet de société certes encore tabou mais crucial.
Jugez-en. En France, 70 000 personnes vivent aujourd’hui grâce à une organe transplanté, souvent donné par une personne décédée accidentellement. Chaque année on greffe un peu plus de 6 000 malades avec un rein (50% des interventions), un foie, un coeur, des poumons, voire un pancréas. Il s’agit de les sauver d’une mort certaine ou de leur éviter la dialyse très contraignante et douloureuse pour les insuffisants rénaux.
Dans le même temps, on inscrit près de 9 000 nouvelles personnes sur la liste des receveurs. Vous avez fait le calcul ? Chaque année, ce sont quasiment 3 000 nouveaux patients qui arrivent sur une liste à rallonge. En 2026, plus de 23 000 de nos concitoyens attendent une greffe qui ne viendra peut-être jamais. 966 – dont une vingtaine d’enfants – sont morts l’an dernier faute de greffon disponible.

Les organes sont rares
Car les organes sont rares. Encore plus à Marseille qu’ailleurs où le taux d’opposition au prélèvement est de 45%, contre 39% au national à fin septembre 2026. C’est pourquoi l’un des objectifs de cette campagne co organisée depuis 2024 par l’Assistance Publique – Hôpitaux de Marseille (AP-HM) et notre média MProvence est de sensibiliser tous azimuts pour faire reculer les refus. Et ça fonctionne puisqu’on est passé de 61% de refus en 2023 à 45% donc.
On progresse mais c’est insuffisant. « Souvent les familles refusent que l’on prélève les organes de leur proche décédé en disant : ‘on ne sait pas ce qu’il aurait voulu, alors on préfère s’abstenir‘, rapporte Marion Jacquin, infirmière à la Coordination des prélèvements d’organes et de tissus de l’AP-HM. Et dans ce cas, « abstention » signifie « refus ».
Le donneur en état de mort cérébrale ne reviendra pas
Ce lundi matin de fin septembre, elle intervient devant près de 300 élèves de terminale et de BTS du lycée Simone Veil. Avec le docteur Marco Caruselli, chef du service des Prélèvements, elle explique d’abord qu’un donneur d’organes est déclaré en état de mort cérébrale. C’est irréversible. Son cerveau est détruit car il n’est plus irrigué.
C’est régulièrement le cas après un accident vasculaire cérébral (AVC) massif ou un accident de voiture, de moto voire de trottinette. Toutefois, les réanimateurs ont pu maintenir une circulation sanguine dans le reste du corps grâce à des machines et un respirateur artificiel. S’ils les débranchent, tout s’arrête. Mais avant cela, on va poser la question aux familles pour connaître l’opinion des défunts sur le don d’organes.

51% des élèves sont a priori opposés au don
En théorie, 80% des Français se disent favorables au don d’organes. Mais dans la réalité ce chiffre tombe à 60% une fois devant la décision à prendre après un drame, quand on est sous le choc de l’annonce de la disparition. A Simone Veil, un sondage réalisé avant la conférence par l’infirmière de l’établissement, la très dynamique Marie-Cécile Boyer, a montré que 51% des élèves interrogés par mail dans ce lycée étaient opposés au prélèvement d’organes. En revanche 79% se disaient d’accord pour bénéficier d’un don d’organes d’un inconnu si leur survie en dépendait.
Cette réponse a priori incohérente ou égoïste est un grand classique. On veut bien recevoir mais on est moins enclin donner. Sans doute parce que cela vous oblige à vous interroger sur l’éventualité de votre propre mort. Et c’est insupportable à beaucoup. Surtout à 17 ou 18 ans, quand on a la vie devant soi et un sentiment bien naturel d’immortalité.
Rassurer les familles
D’abord, le docteur Caruselli ôte un doute : si on est candidat au prélèvement d’organes, c’est qu’on est mort. Pas dans le coma. Mais mort. Avec un certificat de décès l’attestant après un électro-encéphalogramme et un angioscanner qui confirment l’absence d’activité cérébrale et d’irrigation du cerveau. Il souligne qu’un don d’organes se fait au bloc opératoire dans les mêmes conditions qu’une intervention chirurgicale et que le corps est rendu à la famille pour les obsèques, habillé et sans que le prélèvement ne soit visible.
Il indique qu’un seul donneur peut sauver jusqu’à 5 vies avec le coeur, le foie, les poumons et les reins, avant d’aborder le sujet des religions. Car il se dit souvent qu’elles seraient opposées au prélèvement des organes. Ceci au nom d’une intégrité du corps à préserver coûte que coûte. C’est faux quand c’est à visée thérapeutique, comme en attestent les déclarations des autorités religieuses. Et ceci pour une raison simple : la valeur de la vie prime sur tout le reste. Si une fois mort on peut sauver la vie d’autrui en donnant ses organes, alors c’est encouragé.
Hédia et son frère victimes d’une maladie
Lors de cette conférence qui a généré beaucoup de questions parmi les lycéens, un témoignage s’est avéré prépondérant : celui d’Hédia Taghouti. Cette préparatrice en pharmacie de Plan-de-Campagne a bénéficié d’une greffe de rein en 2019 à l’hôpital de La Conception. Comme son petit-frère. Tous deux étaient victimes d’une maladie détruisant leurs reins. « A votre âge, je n’étais pas malade et je ne pensais pas du tout au don d’organes. Cette maladie nous est tombée dessus comme ça. Avoir besoin d’un organe peut arriver à tout le monde. »
Et c’est vrai. Un virus peut détruire votre coeur de bien-portant et une hépatite fulminante fusiller votre foie en 24 heures. Sans greffe, c’est le cimetière. D’autant que les organes issus d’animaux – les porcs -n’ont pas fait leurs preuves et ne les feront pas avant certainement une dizaine d’années selon les scientifiques. Si cela aboutit…
Des lycéens mieux informés favorables au don à 78% !
Beaucoup de questions ont surgi parmi l’assistance. « Pourquoi des gens refusent-ils le don ?« , s’interroge une élève face à l’évidence vitale. « C’est à cause de la religion« , murmure un garçon au premier rang. C’est une cause en effet, mais ce n’est pas si simple. Beaucoup de croyances, de peurs, une défiance sourde vis-à-vis de la société, et surtout le manque d’informations fiables comme celles délivrées ce matin-là au lycée, expliquent l’opposition des individus et des familles.
A la fin de chaque conférence, les élèves sont invités à répondre en direct et anonymement à un nouveau sondage en flashant un QR code affiché sur l’écran. En général, les résultats évoluent grâce aux connaissances acquises durant la matinée. Des réticences sont dénouées. La conférence à Simone Veil confirme cette règle puisque, après 90 minutes d’échanges, le taux d’opposition au don d’organes a reculé si l’on se réfère au sondage d’avant conférence certes élargi à 290 répondants (51% d’opposition).
Sur 179 répondants ayant assisté à la conférence – plusieurs dizaines d’élèves n’ayant pas répondu faute de pouvoir se connecter, par choix ou préférant répondre avec le copain d’à côté… -, 89% accepteraient de recevoir un organe si leur vie en dépendait; toutefois encore 1 élève sur 10 refuserait, préférant mourir donc ! A la question « Seriez-vous prêt à être donneur pour sauver des vies ? », le taux grimpe à 78% d’acceptation et celui des refus baisse à 22%. Le message est donc plutôt bien passé.
Le prélèvement de veines et artères évite l’amputation
On a encore évoqué devant les lycéens le don de tissus, qui est proposé avec le don d’organes. Les chirurgiens peuvent prélever des os pour reconstruire une jambe après un cancer et ainsi éviter l’amputation, des ligaments pour réparer un genou détruit dans un accident de deux-roues, des cornées pour rendre la vue, de la peau pour remplacer une zone brûlée, des vaisseaux pour rebâtir une circulation sanguine interrompue par un choc…
« On sauve des vies avec le don d’organes et avec le don de tissus on sauve la qualité de vie, insiste le Dr Caruselli devant les lycéens. Si je prends l’exemple d’un accident de moto ou de vélo, il arrive souvent que le guidon rentre dans l’aisselle ou l’aine, ce qui détruit les artères et les veines. Si on ne les reconstruit pas grâce à des tissus prélevés sur un donneur décédé, il faudra sans doute amputer le bras ou la jambe de la personne accidentée. »
5 conférences en octobre
Les élèves sont repartis avec beaucoup d’informations et l’invitation à aborder le sujet en famille le soir venu. Car l’objectif est que chacun fasse connaître son choix, qu’il soit pour ou contre le don d’organes. Sinon, en cas de drame, personne ne saura donner votre point de vue et alors, bien souvent, c’est l’abstention qui prévaudra.
D’autres conférences sont programmées durant ce mois d’octobre 2026 afin de poursuivre la campagne de sensibilisation avec l’AP-HM et MProvence. Le 6 octobre au lycée Saint-Charles Camas, le 8 octobre à la faculté de Saint Jérôme, le 13 octobre au lycée Monté-Cristo d’Allauch, le 14 au lycée Perrimond. Le 15 octobre à 17h, la bibliothèque de l’Alcazar (cours Belsunce) accueillera comme l’an dernier une conférence ouverte au public et consacrée spécifiquement au sujet « Les religions face au don d’organes », en présence de responsables religieux (musulman, juif, catholique, protestant, bouddhiste).
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