Vous croyez qu’entendre moins bien est un détail ? Que s’appareiller est un luxe ou un truc superflu ? Alors lisez bien ce qui suit. Car mal entendre peut avoir des répercussions gravissimes sur votre santé physique et mentale. Hier soir à Marseille, on en a eu une nouvelle illustration avec les meilleurs experts de la surdité venus des hôpitaux phocéens pour témoigner devant 130 auditeurs réunis par MProvence dans l’amphithéâtre d’Aix Marseille Université au Pharo.

Trop de Français non appareillés
Démence, dépression, déclin cognitif, chutes, isolement : les troubles de l’audition ont des répercussions insoupçonnées sur notre santé. « Seulement 50% au maximum des patients qui nécessiteraient un appareillage auditif sont équipés, déplore le docteur Arnaud Devèze, chirurgien ORL à l’hôpital Clairval et au centre d’implants cochléaires du CHU Conception. Et pour les implants cochléaires (réservés au cas de surdité, quand l’appareil ne suffit plus), c’est pire : seulement 10% ! » Pour lui, c’est une évidence : « Etre bien appareillé, c’est bien vieillir. »

Le docteur Stéphane Gargula, chirurgien ORL à La Conception, a rappelé que le vieillissement auditif débute à … 25 ans ! C’est comme ça. Et vers 60 ans, le phénomène s’accélère pour un tiers des personnes, pour plus de la moitié à 75 ans. Trois types d’appareils auditifs sont alors proposés après une consultation chez l’ORL, selon le niveau de perte d’audition. Question d’une spectatrice : « J’entends dire que ça marche toujours bien le premier mois puis ça ne fonctionne plus, c’est vrai ? »

Votre cerveau doit se réentraîner
Petit rappel du médecin : « Un appareil, ce n’est pas des lunettes. Il faut que votre cerveau, qui a perdu l’habitude de bien entendre, s’acclimate à l’appareil pour éviter les désagréments, et ça peut prendre plusieurs mois. » Il faut donc porter la prothèse auditive au moins 8 heures par jour. « Quand vous devez avoir un appareil, vous faites d’abord un essai gratuit pendant un mois, c’est la loi. Puis vous l’achetez si ça vous convient et vous bénéficiez d’un contrat d’entretien pendant quatre ans chez l’audioprothésiste. La première année, il faut effectuer au moins trois réglages et continuer les années suivantes deux fois par an. »
A noter que les appareils de classe 1 sont remboursés dans le cadre du 100% Santé (Sécu + mutuelle, si vous n’avez pas de mutuelle il faut vous rapprocher d’une assistante sociale ou d’associations comme Surdi 13 qui vous orienteront pour une prise en charge totale). L’appareil va donc évoluer avec votre audition et avec votre cerveau qui se réentraîne ainsi à mieux entendre. Le pire est de laisser la surdité s’installer, le cerveau va alors se déshabituer à entendre, avec un risque d’isolement et de déclin cognitif pouvant conduire à la dépression et à la démence passés 80 ans.
Les situations qui doivent vous alerter
Egalement chirurgienne ORL au CHU Conception, la docteur Laetitia Ros a détaillé ces situations qui doivent nous faire réagir : « Vous allez au restaurant et vous êtes gêné par le bruit. Vous montez le son de la télé ou de la radio et votre conjoint se plaint que c’est trop fort. Vous montez le son du téléphone et vous entendez mal pourtant. Vous faites répéter. Vous vous vous sentez fatigué en fin de journée. Puis on a la sensation d’oreille bouchée, on n’entend plus les voix adolescentes par exemple, alors on bascule dans la surdité. » Elle prévient : « N’attendez pas d’arriver à ce stade là ! »
La Dr Ros insiste sur le danger de l’isolement qui guette les malentendants. « Le cerveau aime être stimulé. Si ce n’est plus le cas, les maladies apparaissent, comme de l’agressivité, de la fatigue, et on tombe dans la dépression. » Le risque de chute est également accentué fortement quand on entend mal.

Elle indique qu’il existe une application développée par la Fondation de l’Audition à télécharger permettant de tester son audition, elle s’appelle Höra. Sinon on peut aller chez un audioprothésiste qui, en cas de souci avéré, vous orientera vers un ORL. A noter que le 12 mars ce sera la Journée nationale de l’audition et que les hôpitaux La Conception à Marseille ou le centre hospitalier d’Aix proposeront des tests.
« 40% des patients arrivent en retard »
La Dr Ros déplore encore que « au moins 40% des patients ont un retard de diagnostic, ils attendent trop pour venir consulter et leur audition s’est dégradée, on ne pourra pas la regagner. » Elle invite également à venir de toute urgence en cas de perte brutale de l’audition à la suite d’un choc, d’une douleur intense ou de vertiges. « Il faut intervenir rapidement. »
Comment se dégrade notre audition ? Quels sont les dangers qui nous guettent au quotidien ? C’est la docteur Anne Farinetti, chirurgienne ORL à la Timone-Enfants, qui a déroulé le panorama des risques. « Ce que je fais à 20 ans va définir mon audition à 50 ou 60 ans, souligne-t-elle en préambule. Le risque s’accumule tout au long de la vie, or on naît avec un stock de cellules sensorielles qui ne se régénère pas. »

Courir sur la Corniche rend sourd… parfois !
Autrement dit, si vous allez en discothèque ou au concert fréquemment sans protections auditives, mais encore plus si vous travaillez dans un environnement bruyant, votre audition va se dégrader. « Le danger n’est pas toujours le choc brutal mais c’est l’usure silencieuse et progressive. Courir sur la Corniche tous les soirs avec la musique à fond dans les écouteurs pour masquer le bruit de la circulation est dangereux. C’est la répétition qui pose problème. » Elle invite chacun à adopter dans son quotidien ce petit pense-bête : « Si c’est trop fort pour parler, c’est trop fort pour les oreilles. »
« Si vous sortez en boîte, il est normal d’avoir des acouphènes. Mais si j’observe un repos auditif ensuite, je récupère. » Gare toutefois aux volumes sonores trop élevés. « Un marteau-piqueur, c’est 100 décibels, c’est moins de 10 minutes pour entraîner des lésions irréversibles. » La tondeuse à gazon c’est guère mieux. Portez absolument un casque adapté !
L’implant cochléaire jusqu’à 92 ans !
Venons en à l’implant cochléaire pour les cas de surdité avancée ou profonde. « Cette solution n’est pas suffisamment connue, regrette le Dr Gargula. Si vous êtes en limite de solution avec un appareil auditif, ça vaut le coup de passer à l’implant. » Son installation discrète sous et sur le crâne requiert une intervention chirurgicale d’1h30 à 2h, dans un centre hospitalo-universitaire. « C’est un objet de haute technologie comme une Formule 1, avec 22 électrodes. » Il nécessite au préalable une étude médicale et psychologique poussée pour savoir si le patient est déterminé. Car l’implant exigera une rééducation à l’audition avec des dizaines de séances chez l’orthophoniste.
Comment ça fonctionne ? « Votre cerveau va progressivement comprendre le signal électrique envoyé par le nerf auditif, explique le chirurgien. Avec l’aide des orthophonistes, les résultats peuvent être spectaculaires, on peut retrouver une audition quasi normale ! » Il n’y a pas d’âge limite pour cette chirurgie. « Si les fonctions cognitives sont conservées, et si le neuro-gériatre donne son accord, il faut implanter. A Marseille on a ainsi opéré un patient de 92 ans. »

Des avancées fulgurantes
Le docteur Arnaud Devèze a annoncé que d’ici cinq ans, on devrait disposer d’une technologie totalement implantable, donc sans capsule affleurant sur le crâne la majeure partie du temps. Plus globalement, les technologies sont en train de révolutionner les appareils auditifs classiques, l’arrivée de l’intelligence artificielle boostant leurs capacités à évacuer les bruits parasites pour se concentrer sur les paroles. La connectivité va également offrir un suivi à distance, évitant le déplacement vers l’hôpital.
« La technologie permet progressivement d’être moins invasif dans les poses d’implants cochléaires. Deux robots dont un français sont en train d’être expérimentés », ajoute l’expert.
L’orthophonie, un atout décisif
On a encore beaucoup insisté durant cette soirée sur le rôle essentiel des orthophonistes grâce aux explications de Sophie Mauduit et Isabelle Goumy, intervenantes au CHU Conception. « L’objectif est de travailler les situations d’écoute complexes. Mais on peut aussi faire un travail spécifique sur les conversations téléphoniques souvent très importantes pour maintenir le lien quand on est âgé. » Cette prise en charge, qui peut concerner les patients avec un simple appareil auditif, doit faire l’objet d’une prescription médicale.

Richard devenu brutalement sourd
Quel plus beau témoignage pour clôturer cette conférence marseillaise que celui de Richard Liverset. Cet artisan a basculé dans la surdité totale un matin de juin 2015 au volant de son camion de livraison. « J’avais des maux de tête, j’étais fatigué. Quand j’ai démarré mon camion, j’ai cru qu’il était en panne car je n’entendais pas le moteur tourner. » Le diagnostic de l’ORL tombe quelques jours plus tard : il a perdu 85% de son audition.
Au fil des investigations, Richard apprend qu’il est atteint d’une maladie neurologique rare. Il va rester sourd sept ans, avant que sa maladie soit stabilisée et qu’il puisse voilà trois ans recevoir un implant cochléaire posé par le Pr Stéphane Roman à la Timone. « Depuis, je revis ! » Et il milite au sein de l’association Surdi 13 pour sensibiliser la population.

Véronique, 65 ans et l’audition en berne
Le public a pu ensuite partager le pot de l’amitié et discuter avec les audioprothésistes. Commerciale en retraite, grand-mère accomplie, Véronique, 65 ans, a même pu tester son audition car elle entend moins bien depuis quelques mois et ne veut pas laisser cette gêne s’installer. Son mari Jean-Louis non plus d’ailleurs, ce féru de ski et de raclette a conscience que bien entendre est une des clés pour vivre mieux et vieux, et amoureux ! Comme ce couple, la majorité des auditeurs étaient venus pour s’informer, avant de peut-être franchir le pas et prendre en charge leurs troubles de l’audition.
Nous tenons à remercier vivement l’ensemble des soignants qui ont participé à cette campagne de sensibilisation qui nous a conduits à Nice le 28 janvier et Aix-en-Provence le 4 février, et particulièrement le professeur Justin Michel, chef du service ORL de La Conception (Assistance Publique – Hôpitaux de Marseille), Aix Marseille Université et les associations de patients, le CISIC et Surdi 13 (avec le formidable M. Paire).
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