En Corse, on fume beaucoup. C’est une sale habitude, qui a longtemps prospéré grâce à une fiscalité avantageuse sur le tabac et une certaine tradition culturelle impactant les femmes bien plus que dans le reste du pays (évidemment les hommes ont montré la voie ici comme ailleurs et ne sont pas en reste pour mourir prématurément). On va y revenir, car les chiffres sont édifiants.
Mais en Corse, en 2026, on prend le taureau par les cornes pour s’attaquer au fléau de la cigarette et pour encourager fumeurs et anciens fumeurs à se faire dépister. Pour la deuxième année consécutive, des médecins du Centre hospitalier de Bastia et de la clinique Maymard sont ainsi allés à la rencontre du public à l’occasion d’une conférence organisée par notre média. Et ce qu’ils nous ont enseigné ce mercredi 20 mai valait le déplacement à la salle polyvalente de Lupinu.
Une rame de métro au cimetière tous les jours
C’est la docteur Pauline Tossan, pneumologue, qui a posé le cadre : « Chaque jour en France c’est l’équivalent d’un Airbus A320 qui est diagnostiqué d’un cancer du poumon, soit 145 personnes. Et c’est une rame de métro qui en décéde, chaque jour, avec 83 morts. »

Que peut-on y faire ? Beaucoup assurément. Car ce qui participe à la gravité de ce cancer, c’est son diagnostic tardif. En effet, quand le patient crache du sang ou a perdu 10 kilos, c’est qu’il est trop tard pour le guérir. « 50% des cancers du poumon sont diagnostiqués à un stade métastatique donc ils sont incurables. » C’est pourquoi il est fondamental de dépister un possible cancer bien en amont grâce à un scanner ultra rapide.
La Corse triste championne de France
Pneumologue et oncologue thoracique, Marie-Pierre Perquis a enfoncé le clou en déployant les dangers pulmonaires du tabac mais pas que. « Il est responsable de 20% des nouveaux cas de cancers tous organes confondus chaque année. Il provoque 80% des cancers du poumon, 70% des cancers de la bouche, du larynx, du pharynx et de l’oesophage… Il est impliqué dans 17 cancers (pancréas, côlon-rectum, foie, rein, sein, estomac, utérus, ovaires…) et certaines leucémies. On estimait à 68 000 le nombre de décès attribués au tabagisme en France en 2023, soit 11% de la mortalité totale. » Mais la Corse fait pire puisque ce sont 13,6% des décès qui sont provoqués par la clope et ses dérivés. C’est un record de France haut la main.

Une note d’espoir se dessine cependant pour la Dr Perquis, au moins à l’échelle nationale puisque le nombre de décès dus au tabagisme par cancers ou à la BPCO a reculé de 75 000 en 2015 à 68 000 huit ans plus tard. La baisse du tabagisme (merci l’augmentation du prix du paquet de cigarettes !), la progression du dépistage et l’amélioration des traitements, tout ceci porte donc ses fruits. « La France compte 4 millions de fumeurs de moins qu’en 2014 avec 18% de la population qui fumaient tous les jours en 2024 contre 28% à l’époque. Quand on arrête de fumer, il y a toujours un bénéfice pour le corps, même si c’est tardivement. »
Elle invite notamment à consulter en cas de toux chronique, donc durable au-delà de 8 semaines, qui touche 20% à 40% des fumeurs. « Après l’arrêt du tabac, le risque de cancer décroît mais ne revient jamais au niveau de celui d’un fumeur. Un fumeur a environ 15 à 30 fois plus de risque de développer un cancer du poumon qu’un non-fumeur. L’âge du début et la durée du tabagisme sont les deux facteurs de risque les plus importants. Ne serait-ce que fumer une ou deux cigarettes par jour tous les jours. »
Femmes corses : des chiffres affolants
C’est la docteur Gwendoline Bernard, pneumologue au centre hospitalier, qui a fait un focus sur les femmes corses. On note une sur incidence de 36% de femmes touchées par le cancer du poumon et une surmortalité de 31% par rapport à la moyenne nationale. C’est astronomique !

« Ici les femmes fument plus qu’ailleurs en raison d’une tendance culturelle liée à un côté émancipateur et matriarcale. En Corse la femme est l’égale de l’homme et cela s’est notamment matérialisé par une forte consommation tabagique. Il y a eu aussi pendant longtemps une fiscalité avantageuse qui a incité à fumer. Une autre raison est que la Corse est une des régions les plus pauvres de France et fumer est un réconfort, un anti stress, une bouée pour surnager face aux difficultés de la vie. » 29% des fumeurs en France font partie des personnes aux revenus modestes contre 17% affichant des revenus élevés.
Un scanner rassurant
La Dr Bernard incite les fumeurs de plus de 50 ans ou les anciens fumeurs sevrés depuis moins de 15 ans à se faire dépister par scanner thoracique non injecté à faible dose, donc peu irradiant. « Cela permet de dépister 3 cancers sur 4 à un stade curable« , c’est-à-dire opérable. Mais rassurez-vous, ça ne veut pas dire que c’est parce que vous allez passer ce scanner qu’il va détecter un cancer !
Dans l’immense majorité des cas, on ne trouve pas de tumeur, sinon environ une fois sur deux des petits nodules de quelques millimètres non cancéreux et qu’on va surveiller avec un scanner un an plus tard et 3 ans plus tard. Et souvent, entrer dans cette démarche s’accompagne d’une prise de conscience qu’il vaudrait mieux arrêter le tabac.
Tonton, pourquoi tu tousses ?
Et la pneumologue de lancer à l’assistance : « Vous devez inciter vos proches, comme le tonton de 70 ans qui a toujours fumé, à se faire dépister ! » Au passage, elle n’oublie pas le fort impact du radon sur le cancer du poumon. Ce gaz inodore émis par les massifs granitiques et volcaniques, notamment sur une large portion Est de la Corse, est responsable de 10% des cancers du poumon en France. Il s’infiltre dans les habitations par les caves, les fissures et les canalisations. Il suffit d’aller sur Internet ou d’interroger votre mairie pour savoir si vous êtes en zone sensible comme la Corse, et donc réaliser ensuite une mesure de la présence de ce gaz qui tue à petit feu.
Cannabis : une bombe pour les poumons
Un autre destructeur en puissance de nos poumons, c’est le cannabis. Oncologue et radiothérapeute à la polyclinique Maymard, le docteur Guillaume Klausner s’alarme : « J’entends dire en consultation que le cannabis c’est naturel et moins dangereux que le tabac industriel. Mais naturel ne veut pas dire inoffensif ! Le poumon lui ne fait pas la différence entre les fumées naturelles et industrielles ! Il n’y a pas de filtre donc c’est un passage direct dans les poumons, la fumée est inhalée plus fortement, plus profondément, elle va plus loin dans l’arbre bronchique, avec un volume 2 à 3 fois plus élevé que le tabac. Et elle est retenue plus longtemps, ce qui provoque un dépôt maximal. »

Contenant 4 fois plus de goudrons que le tabac et 5 fois plus de monoxyde de carbone, la fumée de cannabis multiplierait jusqu’à 4 fois le risque de développer un cancer du poumon. Et encore bien plus si le fumeur de cannabis est aussi – c’est souvent le cas – un fumeur de tabac. L’effet n’est pas alors additionné mais carrément démultiplié. Une étude réalisée à l’Hôpital Nord de Marseille a montré que les patients fumeurs de cannabis atteints d’un cancer du poumon avaient en moyenne 53 ans contre 65 ans pour les seuls fumeurs de tabac. Les chances de survie à 5 ans ne sont alors pas nombreuses.
Dites la vérité au médecin… pour sauver votre peau
Le Dr Klausner insiste : « Il est très important que les patients nous disent qu’ils consomment du cannabis quand on les interroge en consultation. Nous ne sommes pas là pour les juger bien évidemment, mais cette information va orienter notre surveillance différemment. Or beaucoup n’en parlent pas et ils passent sous le radar du dépistage avec des cancers découverts à un stade avancé et souvent non curables. »
Le docteur Ahmed Frikha a pris le relais pour évoquer les méthodes de sevrage tabagique, car l’addiction à la nicotine est plus puissante que celle à l’héroïne, au cannabis ou à l’alcool. Constatant que 6 fumeurs sur 10 déclarent souhaiter arrêter, et qu’un quart d’entre eux a déjà essayé, l’oncologue de la polyclinique Maymard estime fondamental de mettre en avant les motivations. Il est voit 6 : « amélioration du goût, être un modèle pour ses enfants, avoir un meilleur souffle, une peau embellie, une sexualité améliorée grâce à une meilleure vascularisation des organes génitaux, et une fertilité améliorée. »

Faire/ne pas faire pour aider un proche
Il incite absolument à se faire aider d’un professionnel de santé qui pourra prescrire des substituts nicotiniques comme des patchs ou des gommes à mâcher, voire un médicament, et l’adapter au niveau de dépendance du sujet (si on fume 10 cigarettes par jour ou 2 paquets, ce n’est pas le même besoin). Mais il y a selon lui des choses à ne pas faire pour aider un proche : le juger, banaliser le fait de fumer, sous-estimer l’addiction qui est véritable, agir en douce ou forcer par exemple un adolescent à stopper car alors il cherchera à contourner cet acte d’autorité.
Il recommande plutôt d’aider le fumeur à trouver sa motivation, le valoriser, exprimer son inquiétude, évoquer le coût du tabac, l’encourager à consulter et le soutenir s’il rechute.
Vapoter comporte des dangers mais…
Et survint la question attendue par tout le monde, surtout ceux qui ont franchi le pas : le vapotage est-il dangereux ? Pour y répondre, le chef du service de pneumologie de l’hôpital bastiais, le Dr Pascal Thomas, également oncologue. S’appuyant sur une étude française de 700 pages publiée en décembre 2025, il pointe l’absence de combustion comme l’avantage majeur du vapotage par rapport au tabac. « Ce qui est mauvais dans le tabac, c’est la fumée, ce sont les goudrons qui donnent le cancer et la BPCO. Vapoter est donc moins dangereux que fumer« . Pour ce médecin, c’est une solution qu’il préconise à ses patients afin de les aider à décrocher de la clope.

« Le problème se situe plus chez les jeunes qui commencent à vapoter au collège ou au lycée, car l’industrie espère ainsi les rendre addicts à la nicotine en espérant ensuite qu’ils passent à la cigarette. » Pourtant de nombreux scientifiques alertent sur les dangers de l’e-cigarette. Qu’en est-il ? Le Dr Thomas rappelle qu’on manque de recul pour mesurer sa nocivité puisque le vapotage n’est vieux que de quinze ans. L’étude invoquée plus haut pointe néanmoins la survenue probable d’effets cardiovasculaires en présence de nicotine – c’est généralement le cas -, la survenue possible d’effets sur les voies respiratoires, le système cardiovasculaire et la cancérogénèse – dont le risque de cancer n’est pas écarté ! – et il y aurait un impact sur le développement cardiaque et respiratoire du foetus lorsque la femme enceinte vapote.
Impact croissant de la pollution
Il revenait à la docteur Marie Mattei, médecin généraliste dans le service de pneumologue de l’hôpital corse, de passer en revue les origines des 15% à 20% de cancers du poumon qui ne sont pas provoqués par le tabagisme actif. « Plus de 50% des cancers du poumon chez les non fumeurs sont liés à la pollution atmosphérique », et notamment aux particules fines des moteurs diesel et aux particules ultra fines qui pénètrent loin dans les poumons, voire dans le sang et l’ensemble des organes. « On est relativement protégés en Corse des pollutions industrielles, agricoles et des transports. Attention à la pollution de l’air que l’on respire à l’intérieur et à laquelle on est particulièrement exposés. »

La Dr Mattei cible les foyers de cheminée ouverts, ou des poêles mal réglés, les bougies parfumées. Elle note également que 18% des foyers français sont touchés par le tabagisme passif, ce qui fait augmenter de 25% le risque de développer un cancer du poumon.
Nous remercions la mairie de Bastia pour son soutien dans l’organisation de cette conférence, l’accompagnement de la Ligue contre le cancer de Haute Corse, ainsi que nos confrères et consoeurs d’ICI RCFM, Corse Matin et Corseinfo.net pour avoir largement relayé à cette occasion les informations de prévention auprès de la population insulaire.
cet article vous a plu ?
Donnez nous votre avis
Average rating / 5. Vote count:
No votes so far! Be the first to rate this post.