Des fumeurs, des anciens fumeurs, des conjoints de fumeurs, et tout simplement des citoyens inquiets de l’impact de la pollution atmosphérique ou du radon présent dans leur maison. Hier soir, une centaine d’auditeurs se sont réunis à la salle Jean Cocteau de Fréjus dans le cadre de la conférence « Protégeons nos poumons du cancer » organisée par MProvence. Et les questions ont fusé. Car beaucoup refusent désormais cette fatalité d’un cancer aux conséquences terribles lorsqu’il est déclaré, généralement trop tard pour être soigné à long terme.
Le taux de survie progresse
« La moitié des patients sont diagnostiqués au stade métastatique, constate la docteur Magali Roa, pneumo-oncologue au Centre hospitalier de Fréjus Saint-Raphaël? Ce qui fait la gravité de cette maladie, c’est le diagnostic tardif. » Coordinateur scientifique de cette soirée, le docteur Nicolas Benziane a frappé les esprits en rappelant le nombre de morts quotidiens en France provoqué par ce cancer : 93 soit « l’équivalent de 3 classes qui disparaissent. » 8 fois sur 10 ils sont liés au tabagisme.

Mais, et c’est ce que nous retiendrons des interventions, il y a beaucoup d’espoirs. Car le taux de survie à 5 ans après le début de maladie a nettement progressé. « On est passé de 12% au début des années 2000 avec la chimiothérapie à 22% en 2015 grâce aux progrès des thérapies ciblées et aujourd’hui nous sommes aux alentours de 30 à 33%, grâce notamment à l’immunothérapie« , souligne le Dr Benziane, oncologue radiothérapeute au Centre Azuréen de Cancérologie de Mougins.

« La chirurgie est de moins en moins invalidante et de plus en plus conservatrice, ajoute la Dr Roa. Et des innovations importantes sont en cours avec les anticorps qui sont une révolution à laquelle on n’a pas encore vraiment accès. Ce sont des innovations majeures face à ces cancers très agressifs. » Autre évolution notable, qui relève du domaine du Dr Benziane, la radiothérapie stéréotaxique, pionnière pour le traitement des tumeurs cérébrales inopérables et transposée dans le cancer du poumon.
2026 : triste anniversaire pour la France
Chargé d’expliquer les méfaits du tabac, le docteur Jean-Philippe Kraemer, pneumologue à l’hôpital local, a convoqué… la reine de France Catherine de Médicis ! « Le tabac était une plante cultivée aux Amériques par les Indiens à usage médicinal. Elle a été introduite en France en 1556 et c’est Catherine de Médicis qui l’a popularisée, elle l’utilisait pour calmer les maux de tête de ses enfants. »

Voici donc précisément 470 ans que la France se shoote à ce mélange d’alcaloïdes composés de 93% de nicotine que comprend une feuille fraîche de tabac. Le succès est rapidement et durablement au rendez-vous, bien que dès 1821 le Dictionnaire des sciences médicales pointe « l’action corrosive » sur les tissus. Il faudra attendre 1964 pour qu’un rapport atteste définitivement que le tabac cause le cancer du poumon.
Trop tard, la planète entière est addict, l’industrie du tabac a bien bossé pour enchaîner à vie l’ouvrier comme le bourgeois, d’abord les hommes et depuis 50 ans les femmes qui font une percée fulgurante dans le cimetière du tabac. « On est passé de 5 000 nouveaux cas par an de cancer du poumon chez les femmes en 2003 à 19 000 aujourd’hui« . En 2024, on estimait à 11 millions le nombre de fumeuses et de fumeurs quotidiens rien que dans notre pays.
Un concentré de poisons meurtriers
Le tabagisme est donc bien ancré dans notre culture et notre cerveau devenu accro à la nicotine qu’il contient. Cela posé, le Dr Kraemer a rappelé que les cigarettes actuelles comportent plus de 4 000 substances, dont beaucoup sont toxiques et 70 sont même classées cancérigènes. C’est une véritable « autopsie d’un meurtrier » à laquelle il se livre.
Ainsi le filtre contient des goudrons hautement cancérigènes, un poison violent qu’est l’arsenic, un élément radioactif – le polonium -, un combustible, le butane. Elle-même déjà riche en métaux lourds et pesticides absorbés durant sa croissance, la feuille de tabac est mélangée avec une résine chimique (phénol), du gaz d’échappement (monoxyde de carbone), des matières plastiques (chlorure de vinyle), des métaux (plomb et mercure), des solvants (acétone et toluène), un désinfectant (ammoniac), un insecticide (DDT), un antimite (naphtalène)… C’est l’overdose ! Tous ces ingrédients favorisent le cancer.
1 cigarette = 6 mn de vie en moins
« Le tabac est impliqué dans 17 types de cancer, du poumon à la gorge, de la vessie au côlon. Le contact avec les muqueuses de l’intestin et de la vessie des composants toxiques de la fumée y est prolongé durant des heures via l’urine et les matières fécales. » Le Dr Kraemer n’est pas avare de chiffres : 1 cigarette c’est 6 minutes d’espérance de vie en moins, 1 chicha c’est l’équivalent de 40 cigarettes minimum, et dès 1 seule cigarette par jour on augmente son risque de cancer.

Il ajoute : « Plus on fume longtemps, plus on est à risque de développer ces maladies. A la rigueur mieux vaut fumer à fond pendant 5 ans et s’arrêter que fumer un peu tous les jours pendant 50 ans. » C’est donc l’imprégnation sur le long terme qui est la plus dangereuse.
Le cannabis pire que le tabac
Coup de torchon également sur le cannabis qu’a déjà expérimenté un adulte sur 2. Et 11% des Français sont des consommateurs réguliers avec la région PACA qui pointe en 4e place, selon le Dr Benziane. « La fumée du cannabis contient les mêmes agents actifs cancérogènes que le tabac, et même 50% de plus de composés toxiques. Un joint équivaut en gros à 3 cigarettes. »

Citant une étude réalisée à Marseille, il note que les fumeurs de cannabis (qui fument généralement du tabac par ailleurs) déclarent des cancers pulmonaires plus précocement, à 53 ans, que les fumeurs de tabac seul (vers 65 ans). « A partir d’un joint par mois on est à risque de cancer du poumon. Le cocktail tabac + cannabis augmente le risque par 6 par rapport à la population générale. »
3 types de dépendance
Quand on fume, on ne connaît pas toujours ce qui entraîne l’addiction à la nicotine. Tabacologue à l’hôpital de Fréjus Saint-Raphaël, Dorothée Vedrenne a présenté les 3 types de dépendance. A commencer par la psychologique où l’on fume en fonction de ses émotions (joie, tristesse, anxiété, stress…). Il y a ensuite la dépendance comportementale, lorsqu’on est en situation déclenchant l’envie de fumer (café, convivialité, après les repas…). Enfin la dépendance physique générée par le besoin de nicotine. On dit qu’il ne faut jamais commencer à fumer car on active alors les récepteurs nicotiniques du cerveau et ça, c’est pour la vie…

C’est exactement ce dont a témoigné une auditrice qui a arrêté de fumer depuis 2009 mais qui concède qu’en situation de stress par exemple, une furieuse envie de fumer s’empare d’elle. Il ne faudrait pas grand-chose pour qu’elle replonge vers ce bien-être immédiat mais dangereux. Arrêter de fumer par soi-même serait peu efficace. Au bout d’un an, seuls 3% des fumeurs n’ont pas repris. Avec un médicament type Champix pris durant 12 à 24 semaines, c’est 26%. Et avec les substituts nicotiniques on monte à 40%.
Se faire un shoot de nicotine
« Beaucoup de gens essaient, puis reprennent, réessaient, reprennent… Ce n’est pas grave s’ils font une rechute, ils y arriveront surtout s’ils sont aidés dans leur démarche par un accompagnement individuel en consultation de tabacologie« , explique la spécialiste. « J’ai réussi grâce aux patchs, le Champix n’a eu aucun effet sur moi » témoigne la même patiente.
« Quand on arrête de fumer, il faut apporter de la nicotine au cerveau différemment, précise Mme Vedrenne. Les patchs vont saturer les récepteurs nicotiniques pour diminuer l’envie de fumer. Si on a quand même envie, on prend un substitut oral en plus, ce qui provoquera un shoot de nicotine. » Tout cet arsenal est prescrit sur ordonnance et remboursé totalement ou partiellement. Non prouvées scientifiquement, l’acupuncture ou l’hypnose peuvent être tentées mais ne sont pas prises en charge.

Une épouse interroge : « Qu’est-ce qu’on peut faire pour convaincre quelqu’un d’arrêter de fumer ? » Réponse terrible : « Rien. Il faut que cela vienne de lui. On voit des gens soignés pour un cancer très avancé continuer à fumer. »
Cancer opérable = cancer guérissable
Chirurgienne cardio-thoracique au CHU de Nice, la Dr Charlotte Cohen ajoute : « Dans la cigarette, le problème ce n’est pas la nicotine mais les autres substances toxiques. On peut rester dépendant à la nicotine toute sa vie avec des substituts, ce n’est pas grave. »

La Dr Cohen opère en général des cancers du poumon de stade 1, sous forme de nodule encore localisé. C’est le scénario idéal, quand la maladie est encore contrôlable. « Mais on a alors aucun symptôme, pas de douleurs, car il n’y a pas de nerfs dans le poumon. Quand on le découvre à ce stade, c’est à l’occasion d’un autre examen, par hasard. » C’est pourquoi elle plaide pour un dépistage afin d’identifier les stades localisés, opérables et guérissables. Comment faire ?
« On sait que les patients à risque sont les fumeurs et les anciens fumeurs sevrés depuis moins de 15 ans« , à partir de 50 ans. Le médecin généraliste peut prescrire un scanner basse dose. « Dans la grande majorité des cas, le scanner est normal« . Ouf ! Mais il doit être renouvelé périodiquement. Et s’accompagner si possible de l’arrêt du tabac.
Les Américains avaient raison…
Aux Etats-Unis cet examen est devenu la norme pour les fumeurs et anciens fumeurs depuis moins de 15 ans, âgés de 50 à 80 ans et ayant consommé 1 paquet de 20 cigarettes par jour pendant 20 ans. « En France on a été plus frileux et en 2016 l’Etat a refusé d’instaurer ce dépistage par peur notamment de l’engorgement des scanners. Mais en 2022 l’étude Nelson a montré une forte réduction de la mortalité grâce à ce scanner (-24% chez les hommes et -33% chez les femmes). »
C’est pourquoi en 2026 va être lancé le programme pilote national Impulsion qui incluera 20 000 fumeurs et anciens fumeurs de 50 à 74 ans, invités à passer un scanner et au sevrage tabagique. « La population sera bientôt informée si elle souhaite y participer« , promet la Dr Cohen.
Dépistage par scanner : la mort recule
Et les autres, ceux qui ne seront pas inclus dans l’étude ? En fait, ils peuvent déjà tout à fait demander à leur généraliste ou n’importe quel spécialiste de leur prescrire ce scanner remboursé dans le cadre d’un dépistage individualisé. D’ailleurs les pneumologues et bien d’autres médecins le prescrivent depuis des années ! Fumeurs et anciens fumeurs, vous savez ce qu’il vous reste à faire…
« Le dépistage des cancers du poumon diminue de 20 à 25% la mortalité spécifique par ces cancers, souligne la chirurgienne. Combiner dépistage et arrêt du tabac permet de réduire de 38% le risque de décès par cancer du poumon. » Impressionnant, non ?

Vapoter rend le cerveau addict
Quid du vapotage pour remplacer le tabac ? Excellente idée en apparence si… c’est temporaire ! Car voilà que sortent des études sur ses effets nocifs pour les 3 millions d’usagers français. Le Dr Kraemer a d’abord rappelé que la cigarette électronique a été inventée par un pharmacien chinois en 2003 dans le but de sevrer les fumeurs. Apparue en Europe à la fin des années 2000, elle a déferlé à tous les coins de rue. 6% des adultes vapotent quotidiennement et 32% depuis plus de 4 ans.

C’est donc une habitude qui s’enracine, comme la clope, et qui génère de la dépendance grâce à la teneur en nicotine. « J’ai fumé durant 20 ans puis je suis passé au vapotage, racontait une quadragénaire en marge des discussions. C’est une addiction, je me réveille même la nuit pour tirer sur ma cigarette électronique. Après cette conférence je vais prendre rendez-vous avec le service de tabacologie de l’hôpital pour essayer de décrocher. »
« On manque de recul pour apprécier ses effets prolongés sur notre corps, concède le Dr Kraemer. Toutefois 40 à 50% des Français estimaient déjà en 2023 que c’est aussi risqué voire plus risqué que fumer du tabac. » Cet apparent bon sens de nos concitoyens est-il étayé ?
Des effets dangereux à long terme
A ce jour, aucune étude n’a mis en évidence des effets cancérigènes et le développement de tumeurs. Cependant, un rapport de l’ANSES de 2025 identifie la survenue possible de modifications biologiques compatibles avec les premières étapes de la carcénogenèse (observés uniquement chez l’animal). Selon le pneumologue varois, les risques probables font froid dans le dos : augmentation de la pression artérielle, de la fréquence cardiaque et altération des vaisseaux sanguins. Avec comme conséquences possibles des infarctus, maladies coronaires et AVC, inflammation pulmonaire, BPCO et dommages sur l’ADN.
« Le vapotage reste largement moins nocif que le tabagisme. Mais ce doit être uniquement comme substitut au tabac, et pas simultanément, et pour un usage temporaire. » Car le chauffage à 200 degrés du liquide libère six substances peu sympathiques nommées formaldéhyde, acétaldéhyde, acroléine, glyoxal… Constatant l’importante consommation chez les moins de 17 ans (56,9% l’ont expérimenté en 2022 contre 52,6% en 2017 et 6,2% y ont recours quotidiennement contre 1,9% cinq ans plus tôt), le Dr Kraemer s’interroge : « L’usage croissant de la cigarette électronique n’est-il pas en train de devenir une nouvelle addiction, et donc un problème de santé publique ? »
Monsieur fume, Madame trinque (ou l’inverse)
Pour conclure une soirée riche d’enseignements, le docteur Jean-Renaud Barrière a évoqué les risques de cancer du poumon chez les non fumeurs. Il a étudié la fumée secondaire produite par le fumeur et ingérée involontairement par l’entourage. Elle renferme elle aussi plus de 7 000 produits chimiques dont 69 cancérigènes. Cela semble hallucinant, mais elle contient 3 fois plus de goudrons, 2 fois plus de nicotine, 2 fois plus de monoxyde de carbone, 51 fois plus de formaldéhyde, 40 fois plus d’ammoniac !

On chiffrait voilà quinze ans déjà à 1 114 les décès annuels causés par des maladies en lien avec le tabagisme passif (cancers, BPCO, infarctus, AVC). « Les conjoints de fumeurs exposés de façon prolongée, 20 à 30 ans, ont un risque de cancer du poumon augmenté de 25 à 30%. Cela représente 1 à 2% des cancers du poumon« , souligne le Dr Barrière.
Pollution et radon, risque multiplié
Quant à la pollution de l’air, elle est classée « cancérogène certain » depuis 2013. « On voit de plus en plus arriver à nos consultations des femmes, des hommes aussi, de 60-70 ans, qui n’ont jamais fumé et qui ont un cancer du poumon sans raison apparente, déplore la Dr Magali Roa. Le poumon est très sensible à son environnement. En vieillissant une partie de notre ADN peut être altéré et le rendre sensible à la pollution. »
Et il ne faut pas oublier le radon, ce gaz produit naturellement par certaines roches et qui s’infiltre dans le sous-sol des maisons. Il est responsable de presque 10% des cancers du poumon et de 4 000 décès ! Stupeur dans la salle de conférence, d’autant que la zone de Fréjus Saint-Raphaël est particulièrement exposée. Des experts peuvent venir mesurer sa présence et elle doit désormais être analysée lors de la vente d’un bien immobilier. « Le risque est majoré chez les fumeurs« . Décidément, ça vaut vraiment le coup d’essayer d’arrêter le tabac…
Prochaines conférences gratuites « Protégeons nos poumons du cancer «
- Marseille : mercredi 29 avril à 18h, Aix Marseille Université, amphi Gastaut, jardin Emile Duclaux (Pharo), 58 Bd Charles Livon, 13007 Marseille. Parking payant en face, bus 83.
- Aix-en-Provence : mardi 5 mai à 18h, amphithéâtre du Centre hospitalier, avenue des Tamaris, 13100 Aix. Parking gratuit (accès fléché après les Urgences)
- Bastia : mercredi 20 mai à 18h, salle de Lupinu.
- Inscription obligatoire via le lien ci-dessous (nombre de places limité).
Merci à l’agglomération Estérel Côte d’Azur pour son accueil au théâtre de Fréjus et notamment à son service Santé, Vaccination, Prévention.



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