Environ 6 000 personnes reçoivent un organe chaque année en France, qu’il s’agisse d’un rein, d’un foie, d’un coeur, de poumons ou même d’un pancréas. Ces organes qui sauvent des vies proviennent souvent de donneurs décédés malheureusement encore trop rares. 23 000 malades attendent ainsi un organe dans notre pays alors que les médecins pourraient greffer quasiment tous ces patients ! Où en est-on à Marseille qui est réputée pour être une des villes les moins généreuses en don d’organes ? La professeure Valérie Moal, néphrologue et présidente de la Commission de transplantation de l’Assistance Publique – Hôpitaux de Marseille, annonce une très bonne nouvelle et une moins encourageante…
Un podcast réalisé avec le soutien institutionnel de 
2025 a-t-elle été une bonne année en matière de greffes d’organes en France, et particulièrement dans les hôpitaux marseillais ?
Professeure Valérie Moal : Au plan national oui, on peut se réjouir. Il y a eu 100 greffes d’organes supplémentaires en 2025 par rapport à 2024. En revanche à Marseille on a une baisse du nombre de greffes puisqu’on a greffé une quarantaine de patients en moins par rapport à 2024 (NDLR : 305 greffes tous organes confondus en 2024 contre 262 en 2025, soit un recul de 16%).
Le taux de refus en fort recul
Comment peut-on expliquer cette baisse à Marseille ?
On note au niveau de la région PACA une baisse des recensements et des prélèvements d’organes alors que le taux d’opposition a, lui, progressé dans le bon sens. C’est-à-dire qu’il y a moins d’opposition au don d’organes. C’est encore un peu difficile de trouver l’explication.
Peut-on penser que c’est conjoncturel et que c’est quelque chose qui pourra revenir de manière positive cette année ?
Tout à fait. On peut espérer ça effectivement.
Ces deux dernières années le taux d’opposition des familles au prélèvement d’organes était très élevé à Marseille. Il était de 60% en 2023 et encore 52% des familles en 2024 s’opposaient au prélèvement des organes sur leur proche décédé. Ce chiffre était-il toujours aussi important en 2025 ?
Non, il s’est réduit puisque en fin d’année 2025, le taux d’opposition sur les hôpitaux de Marseille était d’environ 45%. Donc il a baissé encore de 10% par rapport à l’année d’avant. Cela reste supérieur au taux d’opposition au niveau national qui, lui, a un petit peu progressé à 37%. Au niveau de la région PACA, ça a baissé également. C’est très satisfaisant de voir que le taux d’opposition a baissé de 20% en deux ans.

C’est grâce à l’information
A quoi attribuez-vous cette belle progression ?
Est-ce que c’est conjoncturel ? Il faut se donner un peu plus de recul et voir ce que ça donne sur les années qui viennent. Mais on ne pourra que souligner quand même que depuis juin 2024 on a lancé une campagne pour sensibiliser, informer sur le don d’organes dans les hôpitaux de Marseille. Et on peut espérer que cette campagne donne ses fruits notamment grâce aux conférences qui sont faites dans les lycées avec votre média MProvence et qui a touché environ 1000 élèves.
En effet ils ont pu en parler à leur famille et puis on a eu beaucoup de communication aussi dans les hôpitaux et sur les médias régionaux, ce qui fait qu’on a sans doute touché des dizaines de milliers de personnes….
Cette campagne d’information, il faut la poursuivre. On peut espérer effectivement qu’elle a été un élément majeur dans la baisse du taux d’opposition.
L’incompréhension pousse à dire non
On avait donc en 2025 encore à peu près 45% des familles qui refusent le prélèvement d’organes à Marseille. Pourquoi les Marseillais sont-ils finalement moins généreux que l’ensemble des Français ?
Je ne pense pas qu’on puisse simplifier en disant qu’ils sont moins généreux. Ils sont moins informés. La baisse du taux d’opposition dans les suites de la campagne tendrait à montrer que l’information participe justement à faire baisser ce taux d’opposition et à faire en sorte qu’il y ait moins d’incompréhension, moins de désinformation sur ce qu’est le don d’organes, sur la façon dont on restitue le corps (après le prélèvement des organes) à la famille, sur le fait que les religions ne s’opposent pas au don d’organes quelles qu’elles soient – en tout cas pour les principales religions monothéistes.
Donc toutes ces informations devraient continuer de faire baisser le taux d’opposition. C’est le manque d’information qui fait qu’on peut s’opposer. Au fur et à mesure qu’on acquiert des connaissances, on peut au contraire avoir des réflexions et des avis plus adaptés sur le don d’organes.
On prélève des patients déclarés morts
Il y a une chose quand même très importante à rappeler : c’est le fait qu’une personne qui est prélevée est déclarée décédée. On ne prélève pas quelqu’un dont le cerveau fonctionne encore…
Bien sûr que non ! La définition de la mort en France est très claire et très bornée par des examens cliniques mais aussi des examens paracliniques – des scanners, des électroencéphalogrammes – qui ne donnent pas lieu au doute. Quand on déclare une mort c’est qu’il y a une mort.
Et quand on prélève des gens c’est qu’ils sont morts…
Tout à fait !
4 enfants décédés à Marseille
Combien de malades sont décédés en France, et à Marseille en particulier, du fait qu’on manque de cœurs ou de foies pour greffer ces personnes et leur sauver la vie ?
Les chiffres de 2025, je ne les connais pas. Mais en 2024 en France il y avait un peu plus de 800 personnes inscrites sur liste d’attente qui sont décédées du fait de ne pas avoir été greffées. Pour Marseille un chiffre qui est quand même choquant, c’est que 4 petits enfants sont décédés sur liste d’attente en attendant un cœur. Ils sont décédés faute d’avoir été greffés d’un cœur.
700 à 800 patients provençaux et corses attendent un organe
Combien de personnes à Marseille aujourd’hui, début 2026, attendent un organe ?
Entre 700 et 800 personnes tous organes confondus, adultes et enfants. Et ce sont des personnes de la région puisque sur les listes d’attente marseillaise sont inscrits des patients de Marseille bien entendu mais aussi des départements alentour et de Corse.
Pourquoi est-ce qu’il y a toujours plus de patients qui ont besoin d’être greffés ? Est-ce dû à la progression de certaines maladies qui fait que de plus en plus de gens sont malades et ont besoin d’un organe de remplacement ? Je pense aux foies ou aux reins par exemple.
Il y a effectivement pour certains organes et surtout à l’âge adulte des besoins qui augmentent parce qu’en fait les patients vivent plus longtemps grâce aux progrès par exemple qui sont faits dans la prise en charge de la maladie cardiovasculaire. Donc ces patients mouraient avant qu’on puisse indiquer une transplantation. Maintenant ils survivent et donc on voit apparaître des maladies qu’ils n’avaient pas développé auparavant.
A l’inverse, il y a des progrès qui sont faits par exemple dans les maladies hépatiques génétiques chez les enfants. De nouveaux médicaments ont été produits et ont montré des résultats spectaculaires. Ce qui a permis soit de retirer ces patients des listes, soit de retarder leur mise sur liste d’attente pour les transplantations hépatiques pédiatriques.
Les cirrhoses font exploser le besoin de foies adultes
On sait aussi que chez les adultes on a par exemple une progression de la stéatose hépatique, ce qu’on appelle le « foie gras », due sans doute au mode de vie occidental et qui fait qu’on mange trop, qu’on boit trop et donc là on a un nombre important de patients qui progressent dû à ces maladies.
Tout à fait. C’est la cirrhose d’origine stéatosique. C’est aussi la cirrhose d’origine alcoolique qui est à l’origine actuellement d’une augmentation des patients sur liste d’attente de transplantation hépatique.
On pourrait greffer des organes d’animaux dans 15 ans
On entend souvent dire que dans un avenir proche des organes d’animaux génétiquement modifiés pourront remplacer les organes humains manquants. Il y a même des fermes d’élevage de porcs transgéniques qui ont ouvert dans différents pays pour conduire des expériences, notamment une ferme à Nantes en France avec 500 cochons qui sont produits depuis 3 ans. Est-ce que vous y croyez, vous qui êtes une spécialiste de la transplantation d’organes, à cette possibilité un jour de greffer des organes provenant d’animaux ?
Oui j’y crois. Mais ce n’est pas pour demain ! Je parlais d’exploit avec l’apparition de nouveaux médicaments qui permettent de guérir des maladies dont les enfants mouraient avant, ou pour lesquelles ils avaient besoin de transplantation hépatique. Donc oui, des progrès en médecine, en recherche, il y en a tous les jours. Oui j’y crois mais je pense que je ne connaîtrai pas moi-même le temps où on pourra greffer de manière routinière les patients avec ces organes issus de fermes.
Ce qui veut dire que ça ne sera pas réalisable avant 15 ou 20 ans ?
Oui, je dirais 15 ans.
On peut tous avoir besoin d’un rein à cause de viande infectée
Quel message faut-il transmettre au public ? Quel est le discours le plus percutant pour inciter les gens à réfléchir au don d’organes ?
Je pense qu’il y a deux messages. 1- Nous pouvons tous être confrontés au décès brutal, inattendu, d’un proche, ça c’est la première chose. 2- Nous pouvons tous être aussi candidats à un don, à une greffe parce qu’on peut présenter une maladie inattendue là encore : un infarctus du myocarde massif, l’hépatite fulminante en ayant consommé par exemple des champignons, une maladie rénale liée à de la consommation de viande infectée. Donc voilà, ce sont des événements de la vie quotidienne qui peuvent conduire à la nécessité d’une transplantation d’organes.
On peut également être confronté au décès d’un proche et donc il faut avoir pensé à ce que l’on souhaite faire après sa mort. Est-ce que l’on souhaite donner ses organes et est-ce qu’on souhaite pouvoir recevoir un organe le jour où on en a besoin ? La logique est de penser que si on souhaite accepter un organe, il faut aussi pouvoir donner ses organes.
Il y a un chiffre très important qui montre que ça marche la greffe d’organes : aujourd’hui 66 000 personnes en France vivent grâce à un organe greffé, et pour certains qui vivent depuis 40 ans par exemple avec un rein greffé…
Tout à fait, ça marche bien. Les patients retrouvent une vie quasi normale, les femmes ont des enfants, ils retrouvent une activité professionnelle, ils sont de nouveau insérés totalement dans la société et certains, à part le fait de prendre des médicaments, oublient totalement qu’ils sont greffés.
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