Greffe de foie à Marseille : 1 sauvetage in extremis

Nous avons assisté à un formidable exploit médical à la Timone : une greffe de foie sur un patient de 60 ans auquel il restait moins de 24h à vivre. C'est la Dr Sophie Chopinet qui a réalisé l'intervention. Elle lance un appel à la population en faveur du don d'organes.

Santé

En ce jour d’automne 2025, il restait quelques heures à vivre à cet homme de 60 ans atteint d’une cirrhose et placé en urgence de greffe de foie depuis plusieurs jours. « Il n’aurait pas passé la nuit » estime le docteur Paul Sauty, anesthésiste-réanimateur. Par chance, l’Agence de la Biomédecine indique alors au service de chirurgie viscérale du professeur Jean Hardwigsen de la Timone (Assistance Publique – Hôpitaux de Marseille) qu’un foie est enfin disponible dans le centre du pays.

Immédiatement une jeune chirurgienne marseillaise saute dans un avion pour aller prélever l’organe sur un accidenté en état de mort cérébrale. Le groupe sanguin rare est compatible. L’organe de 2 kilos – c’est très volumineux pour un foie – arrive dans une glacière en fin d’après-midi à la Timone. Le receveur entre déjà au bloc opératoire, en fait quasiment dès le go donné par la chirurgienne préleveuse.

La Dr Sophie Chopinet (à droite) et le Dr Serban Puia-Negulescu (au premier plan à gauche) ont opéré durant près de 6h30 (Photos Philippe Schmit).

Retirer le foie cirrhosé

Il est 18h16 quand la docteur Sophie Chopinet incise largement dans la hauteur et la largeur l’abdomen du patient endormi par le docteur Lucas Vizerie. Assistée du docteur Serban Puia-Negulescu, elle va tenir 6 heures durant sa vie au bout des doigts. Il faut d’abord retirer l’organe malade. La tension est extrême car l’ablation reste une phase délicate. Le foie sain, lisse et rosé, est placé à côté de l’organe cirrhosé, atrophié. Deux heures plus tard débute la greffe du transplant, comme vous pouvez le découvrir dans le reportage vidéo que j’ai réalisé avec Killian Blisson derrière la caméra.

Un minutieux travail de raccordement s’engage, accompli avec le renfort des loupes fixées aux lunettes de la chirurgienne. On travaille ici au millimètre. L’anastomose de l’artère du nouveau foie avec celle du patient succède à celle de l’énorme veine cave. Le foie peut alors être remis en charge, on rétablit la circulation sanguine. Les yeux rivés à son écran de contrôle, la Dr Chopinet vérifie que tout est parfaitement étanche avant de raccorder les voies biliaires. « Les étapes les plus sensibles sont passées, tout va bien », souffle la médecin que l’on sent tout à coup plus détendue.

Le bloc opératoire de la Timone où se déroulent les 60 greffes hépatiques annuelles.

Le Tétris de l’intestin

L’état du malade est stable mais la tension baisse, il a perdu pas mal de sang, près de 5 litres stockés dans un énorme hématome se sont écoulés. L’anesthésiste envoie son assistant en quatrième vitesse récupérer quatre poches de sang à l’Etablissement Français du Sang. Elles lui sont administrées rapidement. Puis les chirurgiens entament le repositionnement de l’intestin qu’il a fallu déplacer sur le côté pour implanter le nouveau foie que l’on sait volumineux. Un incroyable jeu de Tétris, sanguinolent certes – âmes sensibles s’abstenir ! – se déroule sous nos yeux. La Dr Chopinet se demande si elle va pouvoir refermer le ventre du greffé – en fort surpoids – ce soir tant l’abdomen est gonflé. Ou s’il faudra y revenir quelques jours plus tard avec un pansement occlusif en attendant.

On se dit sincèrement que nos médecins sont absolument incroyables de confiance et de zénitude, au moins en apparence. Il ne s’agit pas de (trop) douter à ce moment-là. Au terme d’une longue et minutieuse séquence de sutures, la Dr Chopinet réussit à fermer l’abdomen.

Son pantalon vert de chirurgienne lui colle aux jambes tellement elle a reçu de liquides des heures durant, un mélange de sang, de viscosités et de liquides de rinçage des organes. On imagine peu les conditions d’intervention qui mettent le corps et le mental des médecins à rude épreuve. Ce sont d’humbles combattants de la vie, discrets, qui ne la ramènent jamais : qui devinerait l’héroïne du bloc opératoire derrière la longiligne jeune mère de famille à la longue chevelure ?

Le regret de Sophie Chopinet

Il est 22h42 quand l’infirmière note la fin de l’intervention. La chirurgienne souffle, satisfaite d’avoir greffé en moins de 6h30 un malade aussi complexe. De son propre aveu, elle aurait pu y passer 8 ou 9 heures.

Mais la Dr Chopinet exprime un regret : elle aimerait faire beaucoup plus de transplantations hépatiques. Non seulement parce qu’elle affectionne ces interventions exigeantes, mais surtout parce que chaque année elle voit mourir des dizaines de patients ne pouvant bénéficier d’un organe de secours. La faute au manque d’organes, beaucoup de familles (36% à l’échelle de la France, 52% à Marseille en 2024, un peu moins en 2025) refusent le prélèvement sur leur proche pourtant en état de mort encéphalique.

300 décès par an faute de foies disponibles

« Nous avons actuellement sur la Timone 60 patients en attente de greffe de foie, avec 6 nouveaux malades inscrits chaque mois. Or nous ne réalisons que 3 greffes par mois en raison du manque de greffons. Plus de 10% des inscrits décèdent faute de foies disponibles, et 7% parce que leur maladie a évolué et qu’ils ne sont plus en état de supporter une greffe. Soit 300 patients qui meurent ainsi chaque année en France. »

L’équipe (soulagée !) du CHU Timone qui a réalisé la greffe, avec la Dr Sophie Chopinet (3e en partant de la gauche).

Ces praticiens savent opérer de manière magistrale et ils ne comptent jamais leurs heures. Ils pourraient réaliser deux ou trois fois plus de greffes. C’est pourquoi Sophie Chopinet lance un appel à la population en enjoignant chacun d’entre nous à dire à ses proches s’il est pour ou contre le don d’organes. Car ne pas en parler, c’est en cas de mort brutale laisser ses parents ou ses enfants face à un choix cornélien.

Or dans ce cas là, quand on hésite, on finit souvent par s’abstenir et refuser le prélèvement alors que le défunt aurait sans doute voulu que ses organes prolongent d’autres vies. Toutes les enquêtes montrent en effet que 80% des Français se disent favorables au don d’organes. Mais peu partagent ce souhait avant qu’il ne soit trop tard. Résultat : 64% d’accords en France, 48% à Marseille l’an dernier.

Aucune machine, aucun organe d’animal

Aujourd’hui et encore pour de nombreuses années, il n’existe aucune alternative technique ou animale au don d’organes humains venant de personnes décédées à la suite d’un AVC ou d’un accident de la voie publique par exemple. Il y a bien le don vivant qui est possible mais uniquement pour les reins – car on peut vivre avec un seul rein – et pour une partie foie, notamment chez les enfants. Mais cela reste marginal y compris pour le rein.

La Dr Chopinet dans le service de chirurgie viscérale dirigé par le Pr Hardwigsen à la Timone.

La Dr Sophie Chopinet participera à la conférence publique et gratuite « Etes-vous prêts à donner vos organes ? » mardi 9 décembre à 18h, amphi Gastaut, siège d’Aix-Marseille Université, jardin Emile-Duclaux (Pharo), 58 Bd Charles Livon, 13007 Marseille. Nos lecteurs sont les bienvenus !

conférence publique et gratuite organisée par MProvence et l'APHM mardi 9 décembre à 18h au Pharo : "Etes-vous prêts à donner vos organes ?"
conférence publique et gratuite organisée par MProvence et l’APHM mardi 9 décembre à 18h au Pharo : « Etes-vous prêts à donner vos organes ? »

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