La peur du cancer empêche le dépistage, pas… le cancer !

Avec le test FIT et la coloscopie, on dispose de deux armes absolues pour prévenir le cancer colorectal qui tue un Français toutes les 30 minutes. Comment ça marche et surtout pourquoi la majorité de nos concitoyens ne font pas ces examens gratuits ? Beaucoup ont peur d'une mauvaise nouvelle. En ce mois de mars 2026 à Gap, les soignants et les associations sont sur le front pour inciter à se faire dépister.

Santé

Il ne fait pas bon passer 50 ans. C’est l’âge où en général notre corps commence à se déglinguer : mal au dos, aux articulations, prise de poids, fonte des muscles qui s’amorce, sans parler des cheveux qui blanchissent et s’éclaircissent ! 50 ans, c’est aussi l’âge auquel on nous recommande tous azimuts les dépistages et diagnostics : des cancers du sein et de l’utérus pour les femmes, de la prostate pour les hommes, et côlon-rectum pour les deux, pas de jaloux ! Sans oublier la visite chez le cardiologue…

Qui veut prendre ce risque de mort prématurée ?

Bref, il ne fait pas bon vieillir ! Quoique ! Car la réalité est qu’à 50 ans il reste en moyenne 30 et 35 ans d’espérance de vie aux hommes et aux femmes. C’est pas mal ! A condition justement de faire attention à sa santé. Sinon ça peut se terminer beaucoup plus tôt. C’est le cas par exemple avec le cancer colorectal lorsqu’il est dépisté trop tardivement et qu’il a envahi l’intestin voire le péritoine tout entier et colonisé d’autres organes. Il peut vous fusiller en 2 ou 3 ans au terme de souffrances atroces.

Ce cancer extrêmement grave, qui touche chaque année 47 000 nouvelles personnes en France et en tue 17 000, serait pourtant évitable dans une majorité de cas si les + de 50 ans accomplissaient tous les deux ans le petit test immunologique fécal (FIT) gratuit et indolore. Il consiste simplement à tremper un bâtonnet dans son caca, à la maison. Oui, oui, c’est enfantin Mesdames-Messieurs ! Il suffit de demander le kit à votre médecin traitant ou à votre pharmacien ou de le commander sur le site gouvernemental monkit-depistage-colorectal.fr

Franck Dubosc à notre secours !

« Par son propre comportement, on peut changer les choses« , plaide le docteur Jean-Guy Bertolino, chef du Pôle d’hépato-gastro-entérologie du Centre hospitalier intercommunal des Alpes du Sud (CHICAS).

Dr Jean-Guy BERTOLINO, chef du service de gastro-entérologie, Centre Hospitalier Intercommunal des Alpes du Sud
Dr Jean-Guy BERTOLINO, chef du service de gastro-entérologie, Centre Hospitalier Intercommunal des Alpes du Sud

Difficile de passer à côté du dépistage, convenons-en ! Sauf à faire la sourde oreille ou à détourner le regard, surtout en ce mois de mars où la communication est partout (qui n’a pas vu le slogan « Va chier ! » promu par la Ligue contre le cancer et Franck Dubosc ?). Vu qu’il n’est pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, comment augmenter la participation au dépistage du cancer colorectal qui plafonne depuis des années à 30% en France, 46% sans doute si on ajoute les dépistages par coloscopie ? Ce qui fait quand même 1 adulte sur 2 âgé de 50 à 74 ans qui prend le risque énorme de développer un cancer évitable et guérissable à 90%, s’il est justement détecté à temps par le dépistage. Alors, comment convaincre ?

Pourquoi fuit-on le dépistage ?

C’est la question qui a agité la conférence publique organisée par notre média MProvence ce jeudi soir du 12 mars au Pôle universitaire de Gap (Hautes-Alpes), en partenariat avec le Centre hospitalier intercommunal des Alpes du Sud. La prise de parole de Johanna Redon, psychologue oncologue, était ainsi très attendue. « Notre cerveau a une préférence pour le confort immédiat. Or accomplir un acte de prévention pour notre futur nous coûte, surtout si on est asymptomatique (en l’occurrence qu’on n’a pas mal au ventre, de symptômes digestifs ou de sang visible dans les selles). On va éviter l’angoisse en évitant de faire le test. La peur du cancer nous amène donc à éviter le dépistage, mais cette peur n’empêche pas d’avoir un cancer ! »

Johanna REDON, psychologue-oncologue, Centre Hospitalier Intercommunal des Alpes du Sud
Johanna REDON, psychologue-oncologue, Centre Hospitalier Intercommunal des Alpes du Sud

Quelle est la meilleure façon de convaincre les récalcitrants ? « On se rend compte que lorsque le médecin traitant encourage ses patients à faire le dépistage, la majorité d’entre eux le fait. »

La peur, ça ne marche pas

Est-ce à dire qu’une bonne partie des généralistes oublient d’aborder le sujet en consultation ? Chacun répondra. Mais les autorités de santé devraient certainement mieux sensibiliser les professionnels de santé et moins se morfondre sur le faible taux de participation des Français.

Attention au message véhiculé dans l’opinion publique. selon Mme Redon. « Les messages de peur ne fonctionnent pas, ils renforcent la méfiance. En revanche, si on peut aborder le sujet avec humour, comme cette campagne « Va chier ! », ça fonctionne mieux. »

Test négatif à 96%

En fait, le test rassure. Il revient négatif dans 96% des cas. L’analyse n’a pas décelé de traces de sang (invisibles à l’oeil nu) caractéristiques du saignement d’une tumeur ou d’un polype possiblement pré cancéreux. « Quand le test est positif, donc dans 4% des cas, le patient est invité à passer une coloscopie durant laquelle on trouve dans 40% des cas un polype avancé qu’il faut retirer et dans 8% des cas un cancer« , résume la Dr Julie Ristorto, hépato-gastro-entérologue au CHICAS. C’est donc moins de 2% des personnes faisant le test immunologique fécal qui sont concernées par une lésion cancéreuse ou pré cancéreuse, mais on ne peut pas savoir si on fait partie des 98% de chanceux sans ce dépistage. Test à renouveler tous les deux ans car en avançant en âge, le risque augmente.

Dr Julie RISTORTO, hépato-gastro-entérologue, Centre Hospitalier Intercommunal des Alpes du Sud
Dr Julie RISTORTO, hépato-gastro-entérologue, Centre Hospitalier Intercommunal des Alpes du Sud

 

« Au final, sur 80% des Français de plus de 50 ans asymptomatiques et sans antécédents familiaux, 3 à 4% ont un risque d’avoir un cancer colorectal au cours de leur vie. » Les autres 20% sont jugés à risque plus élevé parce qu’ils ont une maladie inflammatoire chronique de l’intestin ou que leurs parents ont eu un cancer colorectal assez jeunes; ils sont alors invités à passer directement une coloscopie.

Ne redoutez pas la coloscopie !

Cet examen sous anesthésie générale, qui nécessite la veille de boire 1,5 litre d’une préparation écoeurante pour se purger le gros intestin afin de le rendre propre et net pour l’examen, le Dr Philippe Chevassus a voulu le dédramatiser. « Avant de redouter la coloscopie, il faut redouter le cancer colorectal ! rappelle le chef du service d’hépato-gastro-entérologie de l’hôpital de Gap. L’âge médian au diagnostic de ce cancer est 70 ans et le taux de survie à 5 ans est de 63% (donc 37% des patients décèdent rapidement). Si le cancer est détecté tôt, notamment à un stade opérable, il est guéri 9 fois sur 10. »

Dr Philippe CHEVASSUS, hépato-gastro-entérologue, Centre Hospitalier Intercommunal des Alpes du Sud
Dr Philippe CHEVASSUS, hépato-gastro-entérologue, Centre Hospitalier Intercommunal des Alpes du Sud

Infirmière à l’hôpital de Briançon dans le service de gastro-entérologie, Claire Masuccio parle de la préparation à boire comme de la « potion magique ». « Il ne faut pas oublier également d’adopter un régime sans résidus les 3 jours précédant la coloscopie, donc sans fibres, ni gras, ni céréales complètes, ni graines. »

Cheffe du service de gastro-entérologie à Briançon, la Dr Elena Gentilcore explique que la coloscopie est un examen très sûr. Elle évoque l’arrivée de l’intelligence artificielle intégrée aux processeurs des endoscopes, qui devrait aider les médecins à la détection et la caractérisation des polypes. « Elle fonctionne même quand l’opérateur est fatigué ou distrait ! »

Dr Elena GENTILCORE, responsable du service de gastro-entérologie, Claire MASUCCIO, infirmière, Centre Hospitalier de Briançon
Dr Elena GENTILCORE, responsable du service de gastro-entérologie, Claire MASUCCIO, infirmière, Centre Hospitalier de Briançon

L’IA voit beaucoup (trop) de choses

Concrètement, l’IA entoure sur l’écran de contrôle la zone de l’intestin et du rectum où elle suspecte une anomalie. « Elle voit des polypes que l’oeil n’aurait peut-être pas vus, mais le risque est aussi de démultiplier les examens et de surveiller trop de patients sans bénéfice pour eux. Car beaucoup de polypes ne sont pas du tout pré cancéreux et ne nécessitent pas d’être retirés. Ses avantages et ses inconvénients sont en phase de discussion. »

Le Dr Bertolino tempère également l’engouement pour l’IA. « Elle confirme une impression. On n’en dispose pas encore dans les Hautes-Alpes, elle n’a pas encore prouvé une grande efficacité par rapport à l’oeil. » D’autant que les soignants insistent : un polype met en moyenne dix ans à se transformer en cancer. Avec un test renouvelé tous les 2 ans ou une coloscopie tous les 5 ans, on a le temps de le repérer et de le retirer avant qu’il ne dégénère.

Colo plus rapide à Gap qu’à Marseille

Question inévitable d’un auditeur : les habitants des Hautes-Alpes ont-ils le même accès aux techniques de soins que ceux des grandes villes ? « N’ont-ils pas une perte de chance ? » « Non, tranche le Dr Bertolino. Ici on a rendez-vous pour une coloscopie entre un à deux mois quand c’est entre 3 à 6 mois dans les grandes villes. Toutefois la prise en charge est rarement très urgente puisqu’un polype met 10 ans pour devenir cancer. » Et si c’est nécessaire, ça va plus vite.

Dr Jean-Guy BERTOLINO, chef du service de gastro-entérologie, Centre Hospitalier Intercommunal des Alpes du Sud
Dr Jean-Guy BERTOLINO, chef du service de gastro-entérologie, Centre Hospitalier Intercommunal des Alpes du Sud

D’ailleurs le directeur adjoint du CHICAS, Olivier Foglietta, s’est félicité du bon « maillage territorial » même s’il n’est pas simple d’être partout dans les zones de montagnes, avec des consultations avancées à Sisteron, Embrun, Barcelonnette. « Ce qui ne va pas, c’est le manque d’information dont notre population rurale est souvent victime. »

Conseils alimentaires

Les auditeurs de cette conférence sont repartis avec des conseils pour leur vie quotidienne délivrés par un trio composé de Lia Rivaux et Océane Alleq, diététiciennes, et Nina Bos, éducatrice en activité physique adaptée au CHICAS. « 40% des cancers seraient évitables avec un changement de comportement. » Supprimer le tabac et réduire sa consommation d’alcool à 2 verres maximum par jour et seulement 5 jours par semaine sont deux puissants leviers.

Lia RIVAUX, Océane ALLEQ et Nina BOS, Équipe Diététique et Activité Physique Adaptée – Centre Hospitalier Intercommunal des Alpes du Sud
Lia RIVAUX et Océane ALLEQ, Équipe Diététique et Activité Physique Adaptée – Centre Hospitalier Intercommunal des Alpes du Sud

On le sait par ailleurs, il faut limiter sa consommation de viande rouge à 500 grammes par semaine et 150 grammes pour la charcuterie. Au-delà, on augmente son risque de cancer colorectal. Petit sondage dans l’assistance : la moitié des présents consomme visiblement beaucoup plus que ces recommandations, comme 63% des Français ! idem pour les fibres contenues dans les fruits et légumes, 90% d’entre nous n’en mangent pas suffisamment (5 portions, environ 400g/jour).

Océane ALLEQ, Lia RIVAUX,et Nina BOS, Équipe Diététique et Activité Physique Adaptée – Centre Hospitalier Intercommunal des Alpes du Sud

Les incroyables pouvoirs du mouvement

L’exercice physique doit enfin être augmenté quotidiennement. Un bon indicateur pour qu’il soit efficace, c’est d’être essoufflé quand on marche. L’activité physique réduit de 24% le risque de développer un cancer du côlon et de 13% celui du rectum, selon Nina Bos. Qui invite à se lever souvent et à ne pas dépasser plus de 7 heures par jour sur sa chaise ou dans son canapé. « Il faut bouger ! » Le cancer adore quand on ne fout rien et qu’on mange trop – il est favorisé par le surpoids – et n’importe quoi !

Prochaines conférences publiques et gratuite « Cancer colorectal : le prévenir, le dépister, le guérir » à Fréjus le 18 mars à 18h (Théâtre du Forum) et le 25 mars à 18h à Nice (Stockfish). Inscription obligatoire via le lien ci-dessous.

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