C’est une magistrale leçon de médecine à la portée de tous à laquelle nous avons assisté ce mercredi 4 février dans l’auditorium du Centre hospitalier d’Aix-en-Provence. Une chance pour la centaine d’auditeurs venus s’informer sur la surdité et les troubles de l’audition dans le cadre des conférences organisées par MProvence. Et une union des forces entre le service ORL de cet hôpital que dirige le docteur François Antonini et celui de l’Assistance Publique – Hôpitaux de Marseille. Union célébrée par le professeur Justin Michel, chef du service ORL phocéen venu encourager la population aixoise à prendre soin de ses esgourdes et donc à faire tester son audition.

1 milliard de jeunes aux oreilles menacées !
Il est vrai que la perte d’audition est un fléau en pleine croissance comme l’a rappelé le professeur Stéphane Roman, chirurgien ORL à la Timone-Enfants. « Selon l’OMS, plus d’un milliard de personnes de 12 à 35 ans sont exposées à un risque de déficience auditive permanente évitable en raison de pratiques d’écoute non sûres », comme l’utilisation trop longue de casques et d’écouteurs à un niveau sonore trop élevé. « Si le son est vraiment trop fort, les cellules de l’oreille seront tuées et des cellules nerveuses peuvent exploser, engendrant une baisse auditive irréversible. » Il peut s’agir de détonations ou d’un vrombissement de moteur surpuissant comme celui d’une F1 ou d’un avion, ce qui reste rare convenons en.

Les jeux vidéo en cause
En revanche, le Pr Roman met en garde contre les expositions sonores répétées. « Vous allez stresser les cellules, ce qui va entraîner une mort cellulaire programmée, en douceur. Au fil du temps apparaît une surdité lente, insidieuse. Alors on est gêné dans le bruit. Le danger n’est pas toujours le choc brutal mais l’usure silencieuse progressive« . Notamment si on travaille dans un environnement bruyant ou qu’on écoute de la musique au casque à un volume élevé (85 décibels) sans faire de pauses régulières. Il prévient non seulement les night-clubbers mais aussi les joueurs de jeux vidéo et de e-sport qui pratiquent des heures durant sans porter de protection auditive.

Seules 25% des personnes sont appareillées
Le Dr Antonini a souligné qu’une personne sur 3 est impactée par la baisse d’audition à partir de 60 ans mais que seulement 25% des personnes concernées sont réellement appareillées. Or c’est un sujet majeur de santé publique, d’abord parce que leur qualité de vie est fortement dégradée – rappelons que la perte d’audition ne se rattrape jamais et que votre cerveau aura de plus en plus de mal à s’adapter à une prothèse si vous tardez -, et parce que cette absence de soin engendre un coût phénoménal pour la collectivité.
L’OMS la chiffre à 750 milliards de dollars annuels. Caramba ! Pêle-mêle, elle prive des gens de travail, engendre des maladies neurodégénératives, de la dépression, jusqu’à la démence, des accidents car on n’entend pas venir le danger, des chutes, une perte d’autonomie qui coûte très cher… « En dépistant tôt, on prend mieux en charge. »

On n’entend plus tomber la pluie : alerte !
Ce chirurgien a listé les premiers signes révélateurs d’une perte d’audition. « Entre 3 et 12 mois, un enfant qui ne babille pas, qui ne réagit pas quand vous l’appelez, c’est peut-être qu’il n’entend pas. Idem entre 12 et 24 mois si le langage ne se met pas en place, si l’enfant s’isole ou au contraire s’il est agité. Les difficultés d’apprentissage à l’école après 3 ans et des difficultés scolaires inexpliquées doivent également amener à s’interroger sur le développement de l’audition. »
Hier à la Timone-Enfants, le Pr Roman a posé un implant cochléaire à un bébé de dix mois né sourd.
Chez l’adulte, on connaît désormais bien les signaux d’alerte : difficulté à comprendre dans un environnement bruyant comme un restaurant, à suivre des conversations en famille, impression d’entendre sans comprendre, faire des réponses inadaptées aux questions, mise en retrait, difficulté à entendre au téléphone, on monte le son de la télé et de la radio, on n’entend plus la pluie tomber ni le gazouillis des oiseaux… Là, il faut consulter un ORL. Avant, on peut faire un test gratuit chez un audioprothésiste ou accomplir un autodépistage avec le test Höra mis à disposition sur internet par la Fondation pour l’Audition.
Gare aux alarmes incendie et souffleurs à feuilles !
Chirurgien à l’hôpital d’Aix, le docteur Sylvain Champel est venu parler de la presbyacousie, la surdité de perception. Il a rappelé que la dégénérescence des cellules ciliées débute à 25 ans. « On ne s’aperçoit de rien jusqu’à 55-65 ans, et ça s’accélère. » Puis il a sorti son baromètre du bruit.
Dans le rouge écarlate classé « danger immédiat » et dépassant le seuil de douleur figurent les réacteurs d’avion, les courses de Formule 1, les alarmes d’incendie. Toujours en rouge avec un risque de perte auditive en 14 secondes on trouve les concerts de rock devant les enceintes et les sirènes d’ambulance, et en 3 minutes par exemple les souffleurs à feuilles utilisés par les jardiniers. En boîte de nuit c’est 15 minutes. Pour un moteur de moto et les klaxons c’est 1 heure, et 4 heures si on passe la tondeuse ou qu’on reste au milieu du trafic urbain. Ou encore 8 heures si on écoute de la musique au casque sans pauses.

Les 3 familles d’appareils
La docteur Laetitia Ros, chirurgienne ORL à La Conception (APHM), s’est attelée à présenter les différents appareils auditifs. Il existe trois grandes familles : les contours d’oreille (très visibles) pour les pertes d’audition sévères, les intra-auriculaires invisibles qui sont les plus demandés et les micro-contour à écouteur déporté qui sont les plus performants selon l’experte. Le 100% Santé instauré en 2021 permet de se voir rembourser l’appareillage de base. Ainsi le Classe 1 qui vaut 1 350€ et est jugé très efficace en cas de presbyacousie légère, à condition d’avoir une mutuelle (possible avec la CMU par l’intermédiaire de l’assistante sociale).

L’IA vous offre le resto !
« L’intelligence artificielle, c’est la grosse révolution qui arrive, y compris pour les Classe 1, affirme la Dr Ros. Par exemple, au restaurant, l’IA est capable d’extraire la parole dans le bruit. C’est comme les écouteurs sans fil avec la réduction de bruit. »
Elle a ensuite évoqué les implants cochléaires, qui nécessitent une intervention chirurgicale de 2 heures sous anesthésie générale à l’hôpital de la Conception ou de la Timone. S’adressant aux sourds profonds et aux patients dont les appareils ne permettent plus une compréhension suffisante, ce dispositif très onéreux (30 à 40 000€ la pose), intégralement remboursé par la Sécu, présente une partie interne fixée sous la peau du crâne et un petit boîtier externe dans la chevelure. « On teste le fonctionnement durant l’intervention sur le patient endormi. Cela marche mieux qu’un appareil auditif. L’intelligibilité d’une conversation passe de 0% à 90% ! »
« L’implant a été ma renaissance »
Gelika Papp-Raffy est bi-implantée depuis 2016 pour la première oreille et 2019 pour la seconde. Porteuse d’un appareil à l’âge de 10 ans, sourde profonde à 20 ans, elle avoue avoir vécu des années de cauchemar jusqu’à la quarantaine où elle a bénéficié de son premier implant cochléaire. « Je passais mon temps à essayer de comprendre, j’étais totalement épuisée. Cela a été une renaissance même si la compréhension dans le bruit restait un point difficile. La pose du 2e implant a été ma seconde renaissance, depuis je peux de nouveau écouter de la musique, m’orienter vers les sons. Je n’ai jamais aussi bien entendu de ma vie ! »

Ce qui l’a décidée pour la deuxième opération à La Conception, c’est quand elle a échappé à un accident. Elle n’avait pas entendu arriver une voiture, qui a pilé à temps. « Je ne me suis rendu compte de rien, c’est la conductrice qui m’a dit que je l’avais échappé belle. » Aujourd’hui Gelika accompagne les futurs opérés au sein de l’association Surdi 13 et du Centre d’information sur la surdité et l’implant cochléaire (CISIC).
Un long parcours pour le patient
Egalement bénévole au CISIC, Christine Le Rolland est devenue sourde entre 50 et 60 ans. « J’ai été opérée il y a 9 ans et c’est un changement total par rapport aux appareils auditifs qui m’apportaient du son mais pas la compréhension. Avec l’implant j’ai repris mes activités associatives. Si vous avez un diagnostic de surdité profonde ou sévère, je vous invite à tester ce parcours. »

Car c’est bien un parcours de plusieurs mois qu’il faut accomplir avant d’être opéré. La Dr Laetitia Ros en a détaillé les 6 étapes : bilan médical pour savoir d’où vient la surdité, bilan d’imagerie avec IRM cérébrale et du nerf auditif et scanner des oreilles, bilan audio-vestibulaire, bilan orthophonique, bilan psychologique – pour être certain que c’est bien vous qui souhaitez cette intervention et pas vos enfants qui vous forcent la main ! -, bilan avec l’infirmier coordinateur.
« Un implant cochléaire n’est pas un appareillage classique, insiste la chirurgienne. Il va vous falloir travailler pour récupérer l’audition, tout en sachant qu’on ne récupère pas toutes ses capacités auditives. » L’implant nécessite une évaluation à 1 an, 2 ans, et 5 ans, délai à partir duquel la partie externe peut être renouvelée.
Le recours à l’orthophoniste
On pose environ 2 500 implants par an en France. Le recours à l’orthophoniste y est indispensable. « Le bilan permet d’élaborer un projet thérapeutique, il aide à indiquer s’il faut un appareillage ou un implant cochléaire, explique Sophie Mauduit qui exerce au CHU Conception. Cela permet aussi d’évaluer les compétences cognitives, et orienter vers un neurologue, un gériatre ou un neuropsychologue. »

Sa consoeur Isabelle Goumy évoque la période de « réhabilitation » afin de développer des stratégies de compréhension, gérer les ressources cognitives ou communiquer en situation d’écoute complexe. L’orthophoniste va littéralement entraîner le patient à lire sur les lèvres, c’est important avant la pose d’implant car la lecture labiale vient compléter la prothèse, mais également proposer un entraînement auditif et un entraînement cognitif pour mobiliser l’attention et la mémoire. « Le recours à l’orthophoniste n’est obligatoire qu’en cas de prescription d’implant cochléaire par l’ORL. »

L’IA est déjà là pour les malentendants
Enfin, le docteur Arnaud Deveze a clôturé le bal des interventions en nous projetant dans le futur forcément merveilleux des équipements auditifs. Chirurgien à l’Hôpital Clairval de Marseille et au centre d’implantation cochléaire de La Conception, il a déroulé un panel impressionnant d’innovations technologiques. « L’objectif est d’améliorer la qualité de vie du patient au quotidien, de réduire la fatigue d’écoute, de faciliter la compréhension de la parole surtout en milieu bruyant, et de gagner en esthétique. La santé auditive est vraiment le pilier du bien vieillir. »

Selon lui, l’IA amène une révolution pour soustraire les bruits environnants. « Elle réalise 7,7 milliards de calculs par seconde. Avec ces appareillages, on entend mieux qu’en situation normale ! Les audioprothésistes sont en train de récupérer ces technologies. »
Votre appareil auditif appellera les pompiers !
Arrivent ainsi sur le marché des appareils offrant une traduction simultanée par exemple du chinois au français, détectant si le patient a fait une chute et en capacité alors de prévenir les secours, ou encore mesurant des paramètres biologiques comme la fréquence cardiaque en vous avertissant des anomalies. « L’important avec ces innovations est de permettre au patient de devenir pro actif. Il va nous transmettre des données afin de préparer sa prochaine visite et son suivi. C’est par exemple très utile pour nos patients corses éloignés. »
Bref, le sonotone semble avoir vécu définitivement. Les troubles de l’audition et la surdité pourraient bien être parmi les grands gagnants de cette révolution technologique qui bouscule la médecine. C’est ce qu’ont également expliqué aux auditeurs de ce mercredi 4 février les 4 audioprothésistes présents.
L’hôpital public d’Aix à l’offensive
Face à ce tableau encourageant pour les 7 millions de Français déjà concernés par des troubles de l’audition, on comprend la satisfaction de l’hôpital aixois d’accueillir une telle conférence publique. Il réaffirme ainsi son expertise et son excellence à travers son service ORL riche de six médecins.
Présidente du conseil de surveillance de l’établissement et adjointe au maire à la Santé et la Culture, la docteur Marie-Pierre Sicard-Desnuelle s’est réjouie de voir autant de solutions proposées à la population du pays d’Aix. Le directeur général de l’hôpital, Francis Saint-Hubert, a insisté sur la nécessité d’informer ainsi nos concitoyens, quand la docteur Florence Molenat, présidente de la Commission médicale d’établissement, se réjouissait de « la mise en avant des activités de notre hôpital et de nos structures partenaires. »

Dernière conférence à Marseille le 11 février
Remerciement spécial à l’association Surdi 13 et son représentant, François Paire, ainsi qu’à Aurélie Biagini et Karine Calcat du service Communication de l’hôpital, pour leur présence active et le soutien technique à l’organisation de cette conférence aixoise.
Une dernière conférence publique avec les médecins et orthophonistes de l’APHM et de Clairval pour tout savoir sur les « Troubles de l’audition et la surdité » aura lieu à Marseille mercredi 11 février à 18h à l’amphi Gastaut, Aix Marseille Université, jardin Emile-Duclaux (jardin du Pharo), 58 Bd Charles Livon, 13007 Marseille. Entrée libre et gratuite. Visite des stands avec les audioprothésistes à partir de 17h30. Renseignements : 06 95 79 13 97, inscription via le lien ci-dessous.


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