Une initiative nationale auprès des territoires
À Aix-en-Provence, l’étape du Numeum Tour s’est inscrite dans une dynamique nationale visant à rapprocher les grands enjeux du numérique des réalités économiques locales. Après un passage par Sophia Antipolis, autre place forte de l’innovation en région Sud, cette rencontre a réuni dirigeants, experts et acteurs institutionnels autour d’une question devenue centrale : comment maîtriser un numérique à la fois indispensable et risqué pour nos sociétés et notre environnement ?
Un levier de compétitivité imprévisible
Dès l’ouverture, le cadre est posé par Véronique Torner, présidente de Numéum et cofondatrice et directrice générale d’Alter Way. Le numérique structure désormais les équilibres économiques, tout en exposant les organisations à de nouveaux risques.

Cybersécurité, dépendance technologique, exposition des données : ces enjeux sont désormais stratégiques. Ils ne concernent plus seulement l’IT, mais directement la performance et la survie des organisations.
Dans ce contexte, compétitivité et résilience deviennent indissociables : être performant ne suffit plus, il faut aussi être capable de résister aux chocs. Une entreprise peut être très innovante, mais vulnérable face à une cyberattaque ou à une dépendance critique.
La résilience désigne ainsi la capacité à anticiper les risques, maintenir son activité et rebondir rapidement. Elle devient aujourd’hui un véritable avantage concurrentiel, au même titre que l’innovation ou la productivité.
Le management à l’épreuve du « savoir faire faire »
Comme l’a souligné Alain Cabras, conférencier et consultant en croyances collectives en milieu professionnel, l’enjeu du management ne se limite plus aux savoirs techniques. Il insiste sur l’importance du « savoir faire faire », encore trop peu valorisé dans les entreprises, qui consiste à mobiliser les compétences, orchestrer les intelligences et transmettre une vision. Il fallait savoir manager ses collaborateurs, désormais il faut aussi savoir manager l’IA …

Dans un contexte où l’intelligence artificielle est capable de produire rapidement des analyses, des recommandations et des méthodes, le rôle du manager évolue en profondeur. Le risque n’est plus de manquer d’information, mais au contraire de déléguer trop facilement la décision à la machine.
Or, comme le rappelle Alain Cabras, l’IA peut proposer des solutions, mais elle ne remplace ni le discernement, ni la transmission, ni la capacité à donner du sens.
Le management doit se réinventer. Il ne s’agit plus seulement de maîtriser des outils, mais de piloter des systèmes hybrides, mêlant intelligence humaine et intelligence artificielle. Le rôle du manager se rapproche de celui d’un “prompt designer” : comme face à une IA, la qualité du résultat dépend directement de la qualité des instructions. Savoir poser les bonnes questions, formuler clairement un objectif, cadrer une demande et itérer devient central.
Le « savoir faire faire » prend alors une nouvelle dimension : il ne s’agit plus seulement de déléguer à des équipes humaines, mais aussi de dialoguer efficacement avec des systèmes d’IA, en orientant leurs réponses et en gardant la maîtrise des décisions.
Le véritable enjeu du management devient ainsi d’apprendre à piloter l’IA sans s’y soumettre, en la considérant comme un levier d’augmentation de l’humain, et non comme un substitut.
Penser à l’échelle européenne
Très rapidement, la réflexion dépasse le cadre local. L’ambition est de construire une souveraineté numérique européenne, capable de proposer une alternative entre les modèles américains et chinois, en défendant une vision éthique et protectrice des données.
Aujourd’hui, plus de 70 % du marché européen du cloud est dominé par des acteurs américains, tandis que l’Union européenne dépend à plus de 80 % de technologies étrangères.
Face à ce déséquilibre, l’Europe tente d’imposer une « troisième voie », fondée sur la régulation (le RGPD – Règlement général sur la protection des données, DSA – Digital Services Act, DMA – Digital Markets Act) et des investissements massifs.
Vers un numérique responsable
La notion de numérique responsable s’impose comme un fil conducteur. Elle vise à concilier performance économique, impact environnemental et responsabilité sociétale.
Concrètement : écoconception, limitation du stockage, optimisation des infrastructures. Le numérique représente déjà 3 à 4 % des émissions mondiales de CO₂.
Une dynamique collective pour structurer la filière
Au-delà des enjeux technologiques, l’événement met en avant une dynamique collective portée par les acteurs du territoire. Des organisations comme Medef Sud, aux côtés de l’écosystème French Tech et des acteurs de la formation, jouent un rôle clé pour structurer la filière numérique régionale et accompagner les entreprises dans leur transformation.

La transformation des entreprises au-delà des outils
Les travaux présentés lors de la conférence par David Delafosse, directeur du campus Mines Saint-Étienne (Gardanne), Thibaut Metailler, enseignant-chercheur à l’École des Mines de Saint-Étienne (spécialiste en stratégie d’innovation, knowledge management et entrepreneuriat), et Joseph Cagnelle, consultant en transformation digitale, ingénieur et doctorant en systèmes d’information, montrent que la transformation digitale ne repose pas uniquement sur la technologie.

Leur analyse met en évidence une réalité souvent sous-estimée : la transformation digitale est avant tout organisationnelle et humaine. L’adoption d’outils, aussi performants soient-ils, ne suffit pas si elle n’est pas accompagnée d’une évolution des modes de fonctionnement internes.
Elle implique un alignement entre :
- la stratégie (vision, pilotage, priorités)
- l’organisation (processus, gouvernance, répartition des rôles)
- la culture (adhésion des équipes, capacité d’adaptation, management)
Chaque entreprise suit ainsi une trajectoire différente, en fonction de son niveau de maturité digitale, de ses ressources et de ses enjeux. Certaines sont technologiquement avancées mais peu structurées, tandis que d’autres privilégient une approche plus progressive et stratégique.
Il n’existe donc pas de modèle unique : la réussite repose sur la capacité à articuler technologie, organisation et capital humain.
L’intelligence artificielle transforme les compétences
La table ronde consacrée aux impacts de l’intelligence artificielle sur l’emploi a permis d’apporter un éclairage concret, avec les interventions de Anaïs Crouzet, responsable innovation chez France Travail, aux côtés de Thomas Houdaille, directeur du développement de La Plateforme, école du numérique basée à Marseille dédiée à la formation aux métiers tech et à l’inclusion par les compétences digitales, Aurélien Béguet, cofondateur des structures Atrioom, Forgeron3 et Atout Majeur, positionnées sur l’innovation industrielle, la conception produit et la transformation des organisations, et Nicolas Boutin, fondateur de Go Job, cabinet spécialisé dans l’accompagnement RH et la transformation des entreprises autour des enjeux de compétences et de sens au travail.

Un constat s’impose : l’intelligence artificielle ne détruit pas les emplois, elle en transforme profondément la nature. Selon le Forum économique mondial, 44 % des compétences des travailleurs devraient évoluer d’ici 2027, sous l’effet de l’automatisation et de la diffusion rapide de l’IA dans les organisations.
Dans les faits, cette transformation optimise :
- le savoir, avec un accès instantané et démultiplié à l’information, qui réduit la valeur de la simple détention de connaissances ;
- le savoir-faire, avec l’automatisation croissante des tâches répétitives, analytiques ou techniques.
En revanche, les compétences humaines fondamentales — relationnel, capacité d’adaptation, esprit critique — restent au cœur de la création de valeur. Mieux encore, elles deviennent différenciantes dans un environnement où la technologie est largement accessible.
L’enjeu n’est donc plus de remplacer l’humain, mais de redéfinir sa place. Les entreprises doivent désormais investir dans la formation continue, accompagner l’évolution des métiers et développer des compétences hybrides, à la fois techniques et humaines, pour tirer pleinement parti du potentiel de l’IA.
De nouveaux risques à anticiper avec l’intelligence artificielle
L’intervention de Nicolas Helenon (NeoTech Assurances) met en lumière une réalité clé : l’intelligence artificielle introduit de nouveaux risques encore largement sous-estimés par les entreprises.

Selon l’Agence européenne pour la cybersécurité (ENISA), les cyberattaques sont en forte hausse, en particulier les rançongiciels qui ciblent directement les organisations et leurs données stratégiques. L’essor de l’IA accentue ces vulnérabilités, en multipliant les surfaces d’attaque et les scénarios d’erreurs, notamment liés aux biais algorithmiques ou aux défaillances des modèles.
Dans ce contexte, les systèmes d’IA tendent à être considérés comme de véritables produits, engageant la responsabilité de leurs concepteurs et utilisateurs. Une évolution renforcée par les réglementations européennes à venir, qui imposent davantage de transparence, de contrôle et de traçabilité.
Résultat : la gestion des risques liés à l’IA devient un enjeu stratégique majeur, à la croisée du droit, de la cybersécurité et de l’assurance. Les entreprises doivent désormais anticiper ces risques dès la conception de leurs outils, et non plus seulement en réaction.
L’intelligence artificielle, la transformation des compétences et les nouvelles contraintes réglementaires imposent un changement de posture : il ne s’agit plus de suivre, mais de piloter la transformation.
À la clé, une question centrale pour les entreprises comme pour les territoires : qui saura réellement maîtriser le numérique de demain, sans en subir les dérives ?
cet article vous a plu ?
Donnez nous votre avis
Average rating / 5. Vote count:
No votes so far! Be the first to rate this post.