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Entretien Marc Pietri, PDG de Constructa : « Si Marseille avait 20 CMA CGM »

L’homme, qui a « réussi sur le marché américain », tient les rênes depuis 40 ans de Constructa, un groupe de services immobiliers, qu’il a fait passer du statut de filiale à une société indépendante de 380 M€ de chiffre d’affaires et plus de 200 collaborateurs. Il est le porteur de l’un des projets phares de la façade portuaire phocéenne : une skyline de quatre tours de relative grande hauteur.

Vous comprenez que les tours, en tant qu’objets de compétition entre territoires, puissent heurter ?

Marc Pietri : Nous sommes dans une société mondialisée et ce n’est ni Marseille ni la France qui ont inventé les tours ! Cela heurte car le monde est divisé en deux. Certains considèrent que le gigantisme va contre les intérêts des citoyens et des individus. Et il est vrai que la tour accentue les divisions sociétales : ceux qui ont le droit de regarder le ciel et ceux qui restent au sol. D’autres estiment que c’est une dénaturation du paysage d’origine car elle reste une fracture, à contre-naturalité. La tour CMA CGM et les nôtres regardent la Sainte-Victoire : c’est bel et bien la confrontation entre la nature à l’état pur et la modernité. Faire des tours pour faire des tours n’a pas de sens. Le problème n’est pas de faire une tour à cet endroit mais de le faire par rapport aux autres juste pour rivaliser. S’agit-il ici de construire des Burj Arab ? De dresser des tours dans les Calanques ? D’ériger six tours de 500 m ? Le stade Vélodrome fait-il de l’ombre à Notre-Dame de la Garde ? La Tour Eiffel n’est- elle pas un élément structurant de Paris qui attire des millions de visiteurs par an ? Pour qu’une tour ait une identité propre, il ne faut pas forcément qu’elle soit gigantesque.

Vous défendez la tour comme un élément d’urbanisme répondant aux enjeux de densification. Des théories très contestées aujourd’hui.

M.P. : Personne ne peut nier que dans les années 70, on a créé la ville à la campagne, oubliant les transports et les équipements publics. Et cela a surtout profité à la grande distribution, détruisant ainsi l’appareil commercial des villages et des petites villes. La tour, qu’on le veuille ou non, a une fonction urbanistique : elle permet par sa taille de capitaliser un nombre de m2 et de personnes sur un périmètre restreint. Elle est essentielle pour rentabiliser l’espace urbain et surtout de rendre le centre-ville, territoire d’exception, à la majorité.

Mais vous construisez des tours qui coûtent et la vue sur l’horizon a un prix que peu peuvent s’offrir.

M.P. : Un IGH représente deux fois le coût d’un immeuble normal avec un loyer invariable et un temps de construction plus long. Si vous faites une tour de logements de plus de 50 m, vous devez vendre à 7 ou 8 000 euros, mais là vous n’avez pas le marché. C’est un problème économique sur lequel personne ne s’est beaucoup penché. Si l’on veut densifier les territoires pour y asseoir une population dans un urbanisme organisé, il faut des prix maîtrisés, comme c’est assez bien fait à Marseille. La problématique est ailleurs : pour aider les classes moyennes et lutter contre la précarité, il faut aussi une politique qui s’adresse aux riches. Si Marseille avait 20 « CMA », ce serait le premier territoire d’Europe avec 60 000 emplois. Tout le monde devrait avoir envie de vivre à Marseille. Vous avez ici le premier pôle universitaire de France, un pôle médical d’excellence reconnu, une connexion à des gares TGV et à un aéroport international… J’attends de la Métropole qu’elle actionne une offre globale pour attirer des entreprises : une politique fiscale attractive, une prise en charge de l’emploi du conjoint, une école internationale… On doit offrir un univers. Sans offre, pas de demande.

Vos opérations sur les Quais d’Arenc restent assimilées à une spéculation foncière et immobilière.

M.P. : Il se dit que plus on vend du mètre carré plus on devient riche. Si j’avais fait quatre bâtiments plus bas, j’aurais terminé mon opération avec deux fois plus d’argent. Un immeuble banalisé se vend deux fois plus cher, se loue deux fois plus vite et se vend aussi deux fois plus vite qu’une tour iconoclaste et originale, qui grimpe à 130 m de haut, dessiné par Jean Nouvel et en intégrant les normes environnementales les plus performantes qui soient. J’ai précisément cédé ma participation à Swiss Life Reim* car le temps est venu pour moi de terminer cette opération commencée il y a 17 ans, et dans laquelle j’ai déjà investi des dizaines de millions d’euros.

Propos recueillis par Adeline Descamps

Cet entretien s’inscrit dans le cadre d’une enquête sur les skyline :

[Enquête 1/2] La skyline de Marseille, un outil pour accrocher les regards du monde
[Enquête 2/2] Marseille, à l’heure de la renaissance portuaire

 

 * participation que Constructa détenait avec Vinci Construction dans la société propriétaire de La Marseillaise. Le capital est désormais entre les mains, à parts égales,
de Swiss Life Reim, de la Cepac et de la Caisse des Dépôts.

Au sujet de ADELINE DESCAMPS

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