Myopie : alerte sur nos téléphones et tablettes

Plus l'écran utilisé est petit, plus on est en vision de près, plus nos yeux s'abîment et la myopie s'installe irrémédiablement. Le docteur Frédéric Quéguiner, chef du service d'ophtalmologie de l'Hôpital Saint Joseph de Marseille, alerte sur l'épidémie de myopie qui frappe notre société et les enfants de plus en plus tôt.

Santé

C’est un problème qui pourrait tous nous concerner bientôt et qui touche déjà énormément de nos concitoyens. Il est en train de faire des ravages chez les enfants : c’est la myopie. On pense bien sûr à l’impact des écrans qui dégraderaient notre vision. Pour évoquer ce phénomène très inquiétant, voici le docteur Frédéric Quéguiner, chef du service d’ophtalmologie de l’hôpital Saint-Joseph de Marseille.

Pourquoi la myopie touche-t-elle autant de personnes dans notre société ?

Dr Frédéric Quéguiner : La myopie est un phénomène qui a toujours existé bien évidemment. Nous sommes actuellement face à une véritable épidémie de myopie qui est en train d’apparaître et qui est liée directement à notre changement d’activité au quotidien. A savoir le fait que nous passons beaucoup plus de temps à l’intérieur et beaucoup plus de temps à travailler en vision de près notamment, en particulier sur les écrans. Ce sont essentiellement ces 2 phénomènes là qui sont responsables aujourd’hui de l’augmentation de la fréquence de la myopie dans la population générale.

Prévisions catastrophiques

Un petit rappel au préalable : qu’est-ce que c’est précisément que la myopie ? Qu’est-ce qui la distingue des autres maladies ?

La myopie au départ n’est pas vraiment une maladie. C’est un problème de ce qu’on appelle d’amétropie, donc un problème de correction optique, de lunettes. De même que l’hypermétropie, l’astigmatisme. Donc la myopie c’est un œil qui va être trop long, qui est trop grand, avec un rayon de courbure cornéen, c’est-à-dire une forme de cornée qui est plus importante. Ce qui fait que les images que l’on reçoit de l’extérieur vont se projeter non pas sur la rétine mais en avant de la rétine, créant une image qui va être floue.

La particularité du patient myope, c’est qu’il va voir effectivement flou en vision de loin et qu’il va avoir la possibilité par contre de voir de façon correcte en vision de près en accommodant.

Que constatez-vous personnellement, dans vos consultations ? Vous avez parlé d’épidémie. Quelle évolution entre le début de votre carrière il y a 25 ans et aujourd’hui ?

Il est difficile pour nous sur une activité courante de vraiment se rendre compte en fait de l’évolution de la myopie. Mais il y a une étude qui a été pilotée par le CHU de Poitiers, en partenariat avec Essilor si je ne me trompe pas, qui a été menée au niveau national. Elle a permis justement d’évaluer l’importance de cette épidémie et a montré des chiffres qui sont complètement alarmants. Les prévisions actuelles c’est à peu près une prévalence de 20% de la population générale sur la population mondiale en 2050. On est sur des prévisions qui sont catastrophiques.

Plus l’écran est petit, plus l’oeil force

Parlons plus précisément du rôle des écrans que nous utilisons tous à longueur de journée. Quels sont les écrans les plus nocifs finalement par rapport à la myopie, et comment s’en protéger ?

La particularité des écrans est très controversée aujourd’hui de même que la lumière bleue qui serait toxique ou qui ne l’est pas. Les études sont assez contradictoires. En fait quel que soit l’écran, l’écran en lui-même va faire que l’œil va travailler d’une certaine façon et va favoriser l’évolution de la myopie. Ce qu’il faut savoir c’est que plus l’écran va être de petite taille, plus on va travailler en vision rapprochée, plus on va forcer sur l’œil et plus on va favoriser l’évolution de la myopie. Donc en fait il vaut mieux travailler sur une tablette que sur un téléphone, il vaut mieux travailler sur un écran d’ordinateur fixe que sur une tablette, sur un écran qui est posé sur un bureau que sur un ordinateur fixe. Et il vaut mieux regarder la télévision que le téléphone.

Mais quel que soit l’écran, dès qu’on va être en vision rapprochée, on va favoriser l’évolution de la myopie.

A l’école, les élèves se cognent la tête

Donc c’est vraiment la vision rapprochée qui pose problème ? C’est-à-dire que mes yeux sont trop près de l’écran. C’est ça qui fait que ça va dégrader ma vision ?

Exactement. Les premières études qui avaient alerté au niveau mondial, c’est des études qui avaient été faites à Hong Kong où le taux de myopie au niveau de la population chez les enfants à Hong Kong est catastrophique (NDLR : une étude publiée en 2024 dans le British Journal of Ophtalmology et rapportée par la BBC chiffrait à 85% la proportion d’enfants myopes au Japon, 73% en Corée du Sud.

L’Asie est le continent le plus impacté, c’est aussi celui où les enfants étudient le plus sur des écrans ou des livres et ce dès 2 ans comme à Singapour ou Hong Kong). Si vous tapez myopie et Hong Kong, vous allez voir des images absolument affolantes d’enfants qui sont en classe auxquels on a mis des arceaux métalliques sur les bureaux de façon à ce qu’ils se cognent la tête s’ils se rapprochent trop près du bureau. Donc c’est absolument spectaculaire de voir ces images de tous ces enfants assis en classe avec un arceau métallique sur le bureau pour leur empêcher de se rapprocher en fait du bureau, pour pas qu’ils forcent en vision de près.

Cela veut dire que nos propres enfants ou nous-mêmes quand on est sur notre téléphone – on tient notre téléphone aller à quoi à 25 ou 30 cm de notre visage – ce n’est pas bon ?

Non ce n’est pas bon et tout est une question en fait de durée. Regarder un texto et y répondre pendant une minute, ce n’est pas un problème. Par contre se mettre sur le téléphone et scroller comme disent les jeunes aujourd’hui pendant 2 h ou 3 h sur des choses qui sont souvent futiles d’ailleurs et inintéressantes, là pour le coup ça n’a aucun intérêt d’une part et c’est problématique parce que ça va être une durée prolongée. Et c’est ça qui va fatiguer l’œil, qui va favoriser l’évolution de la myopie.

Le nouveau bâtiment de Vernejoul 2 de l’hôpital Saint Joseph accueille le pôle ophtalmologie (Photos Ph.S)

Vous avez parlé de la sédentarité. Quand on est sur un écran, on est dans une lumière artificielle ou dans la pénombre, et ça ce n’est pas bon pour nos yeux ?

Ce n’est absolument pas bon effectivement. La lumière est le 2e facteur, puisqu’on parlait de sédentarité. C’est-à-dire qu’on est beaucoup plus à l’intérieur qu’à l’extérieur et le manque de lumière extérieure est un facteur qui favorise l’évolution de la myopie. Non seulement on conseille aujourd’hui aux gens de moins travailler sur les écrans, mais on conseille aussi aux gens de mettre leurs enfants dehors. Il n’y a rien de mieux que d’aller jouer dehors avec un ballon de foot ou un ballon de basket en pleine lumière du soleil plutôt que rester à l’intérieur avec un jeu vidéo pendant 2 h ou 3 h tout l’après-midi.

Les écrans sont incontournables, mais… sortez !

Comme toute chose dans la vie c’est une question d’équilibre. C’est-à-dire que si on est sur un écran, ou que si son enfant est sur un écran, après il faut aller jouer à l’extérieur, c’est ça ?

Exactement. De toute façon notre mode de vie change et on n’y peut rien. On ne peut pas non plus empêcher les enfants de vivre avec puisque ça va être plus tard leur outil de travail, quel que soit leur métier oserais-je dire, ils vont avoir besoin du numérique d’une façon ou d’une autre à un moment. Donc il faut qu’ils puissent s’exprimer avec et il faut qu’ils puissent maîtriser ces outils là. On parle aussi beaucoup d’intelligence artificielle qui est effectivement liée au numérique, qui va faire considérablement évoluer les choses. Donc tout est effectivement dans la quantité. Il faut être raisonnable et raisonné. Ce n’est pas qu’il ne faut pas le faire, parce qu’on en a tous besoin, mais il faut limiter ces temps. Et il faut favoriser des temps à l’extérieur, comme on le faisait quand on était plus jeunes.

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Quand on est myope, c’est pour la vie ?

Quand on est myope normalement oui, c’est pour la vie. L’évolution de la myopie est parfois très surprenante. Il peut arriver qu’on corrige un patient pour une myopie, que ce ne soit qu’une myopie qu’on appelle de fatigue, une myopie accommodative, et que le patient ne soit pas réellement myope. C’est ce qu’on appelle une sur-correction. Sur des petites myopies cela arrive. Certaines études ont montré qu’avec l’âge, il y a des modifications hormonales, et qu’on pouvait avoir parfois une diminution de l’importance de la myopie chez certaines personnes.

Mais la plupart du temps, si on a été évalué correctement et qu’on est bien myope, normalement oui c’est pour la vie. Après l’évolution est très variable d’une personne à l’autre. On peut avoir une myopie qui apparaît très tôt et qui va rester stable tout au long de la vie. On peut avoir une vie qui apparaît tardivement après 25-30 ans et qui va continuer d’évoluer tout au long de la vie. Habituellement la myopie apparaît pendant la croissance, l’adolescence, elle augmente jusqu’à 20-25 ans et ensuite se stabilise. C’est ce qui se passe habituellement mais toutes les évolutions sont possibles en termes de myopie.

Parents myopes, enfants myopes ?

Comment détecter la myopie, et notamment je pense aux enfants ? Comment est-ce qu’on peut voir qu’il y a un problème ?

Jusqu’à l’entrée en 6e, jusqu’au collège, c’est souvent compliqué car un enfant ne va pas se plaindre et va s’adapter. D’où l’importance des dépistages qui ont été mis en place, d’abord en maternelle par les infirmières scolaires, par la médecine scolaire. Ensuite on conseille volontiers quand il y a de la myopie dans la famille puisqu’il peut y avoir un facteur héréditaire également qui intervient, de faire contrôler leur enfant avant l’entrée en CP et s’il n’y a pas de problème à peu près tous les 2 ans.

Au delà de l’entrée au collège, de la 6e, les enfants vont être capables de s’auto-évaluer, de se rendre compte qu’ils ont quand même un souci par rapport au copain qui est à côté et de dire « bah oui moi je ne vois pas bien le tableau, il y a quelque chose qui va pas. » Dans ces cas-là c’est souvent l’enfant qui va déclencher la première consultation. Mais il faut savoir qu’aujourd’hui il y a beaucoup plus de dépistages, on est beaucoup plus médicalisés qu’auparavant, ce qui est une très bonne chose. Souvent les parents nous amènent leurs enfants même quand ils n’ont pas de symptômes tout au long de la croissance de façon à vérifier qu’il n’y a pas de problème.

Jusqu’à la mal voyance

La myopie peut-elle être précurseur d’autres maladies ou associée à d’autres maladies ?

C’est là où effectivement l’épidémie de myopie dont on parle est importante. Une myopie c’est une question comme on disait tout à l’heure de longueur de l’œil. Plus l’œil va être grand, plus il va être fragile en fait. Et donc une myopie modérée ou une myopie forte, au-delà d’un certain degré de ce qu’on appelle de longueur axiale, c’est-à-dire de longueur de l’œil, va engendrer tout un tas de pathologies associées. Cela peut être des pathologies de la cornée, des cataractes précoces, donc une opacification du cristallin; ça peut être des glaucomes précoces. Une maladie glaucomateuse étant une dégénérescence du nerf optique qui aboutit à la mal voyance qui est très fréquente dans les pays industrialisés.

Cela peut être derrière des problèmes de décollement de rétine qui sont potentiellement des maladies nécessitant une chirurgie et qui peut conduire à la cécité également, exceptionnellement heureusement. Et il peut y avoir également des problèmes maculaires – comme on l’a vu avec la dégénérescence maculaire liée à l’âge – qui vont donner des symptômes différents mais qui peuvent avoir, sur le fond, la même conséquence au final.

Entrée de l’Hôpital Saint Joseph, boulevard de Louvain.

Des verres freinateurs efficaces

Donc ça veut dire qu’une myopie, il faut la traiter, en tout cas il faut la prendre en charge ?

Exactement. Une myopie il faut la traiter, il faut la prendre en charge. La meilleure façon de la traiter, c’est de limiter comme on disait tout à l’heure le temps d’écran quand on peut et de favoriser également le travail à l’extérieur. Après c’est une question de correction. Il existe aujourd’hui plusieurs moyens notamment chez les adolescents. Il y a ce qu’on appelle l’orthokératologie qui est la pose de lentilles de contact la nuit, en nocturne. Elles vont déformer la cornée pour corriger la myopie et permettre à l’enfant de voir bien dans la journée, sans lunettes et sans lentilles.

Il existe également aujourd’hui des verres correcteurs qu’on appelle freinateurs de myopie. Ce sont des sortes de verres progressifs comme on porte quand on est plus âgé, qui vont avoir un effet loupe grossissant sur la vision de prêt pour que l’enfant force moins en vision de près. D’ailleurs ces 2 types de verres disponibles en France développés par Essilor et Hoya aujourd’hui commencent à être remboursés au moins en partie par la sécurité sociale. Car leur impact sur l’évolution de la myopie a été vraiment prouvé par différentes études aujourd’hui.

Un institut pour les cas graves

Vu le nombre de myopes qu’il y a dans le monde lié aux écrans dont on parlait tout à l’heure – on parlait de Hong Kong, de l’Asie et finalement on est en train de vivre 20 ans plus tard ce qu’ils ont vécu – où en est la recherche ? Est-ce qu’on peut s’attendre à des progrès justement dans la prise en charge ?

Les progrès dans la prise en charge aujourd’hui, on vient d’en parler. On est plus en fait dans le traitement des complications, c’est ça qui est problématique. On est plus à s’inquiéter de comment on va pouvoir prendre en charge ces patients lorsque les complications vont apparaître et c’est pour ça d’ailleurs qu’il y a 2 ou 3 ans, l’Institut de la Myopie a été ouvert à Paris.

L’idée de départ était de se dire qu’on va avoir beaucoup de myopes avec des pathologies importantes et il va falloir avoir un institut hyper spécialisé capable de prendre en charge ces pathologies compliquées. On ne parle pas d’un patient myope qui a une petite myopie pour lequel on met juste une paire de lunettes et qu’on surveille comme tout le monde. On parle de patients qui ont des myopies importantes au-delà de 6, 7, 8 dioptries voire plus et pour lesquels on va avoir des pathologies derrière qui vont apparaître.

Consultez après 40 ans

Que peut-on faire nous tous au quotidien pour avoir des yeux en bonne santé, que ce soit la gestion des écrans, la protection solaire ou l’alimentation par exemple ? Que faites vous vous-même d’ailleurs ?

Je suis un très mauvais élève car je ne fais pas grand chose ! Ce qui est sûr c’est que, au quotidien, les bons réflexes c’est de faire des consultations régulières même si on n’a pas de pathologie, en particulier avant 20 ans et après 35-40 ans il y a tout un tas de pathologies liées à l’âge qui vont nécessiter qu’on fasse du dépistage. Entre 20 et 40 ans c’est peut-être la période un peu plus calme, si on n’a pas de problème de vue on n’a pas vraiment de nécessité de faire des contrôles très réguliers.

C’est surtout faire un contrôle régulier tous les 2 ou 3 ans, une consultation pendant laquelle l’ophtalmologiste va pouvoir dépister tout un tas de pathologies éventuellement et bien sûr le port de protection solaire. Il est évident qu’une protection solaire aujourd’hui à l’extérieur devrait être permanente et constante pour tout le monde parce qu’elle va non seulement protéger le cristallin, car l’exposition aux ultraviolets favorise les cataractes précoces. Elle va également protéger la rétine puisque l’exposition des ultraviolets peut avoir une certaine toxicité au niveau de la rétine.

La limitation du temps d’écran pour les enfants, ça vaut pour les adultes aussi ? Ou finalement quand on a 40 ans- 50 ans c’est trop tard, les yeux sont déjà dégradés et ça ne changera rien ?

Non, ça changera. Et puis la myopie peut apparaître effectivement à tout âge. On voit des myopies parfois apparaître tardivement donc avoir des activités extérieures, même passé un certain âge, c’est de toute façon bénéfique. Et ce n’est pas que pour les yeux. A tout point de vue au niveau santé, le fait d’être à l’extérieur et de prendre la lumière des ultraviolets est indispensable et nécessaire.

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