Marseille saccagée : du jamais vu !

En marge de la manifestation contre la vie chère du 17 octobre 2026, le centre de la 2e ville de France a été mis à sac par les pillards. Près de 8 000 délinquants selon le préfet, réévalués ce soir à 30 000 ! Marseille s'est réveilleé ce dimanche 18 octobre avec des dizaines voire des centaines de boutiques éventrées, dévastées et une population sous le choc. Les forces de l'ordre n'ont rien pu ni su faire pour limiter la casse impressionnante. C'est du jamais vu ici.

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C’est la désolation qui règne en ce dimanche 18 octobre à Marseille au lendemain du saccage en règle qui a dévasté le centre-ville. Les commerçants de la Canebière et des rues Paradis, Grignan, Montgrand, Davso, Rome et alentour nettoient tant bien que mal, à mains nues et avec de maigres balais,  alors qu’il faudrait des karchers et des bennes à ordures tant les dégâts sont considérables.

Les plus chanceux – ou les plus riches – ont pu trouver des entreprises de menuiserie et de ferronnerie pour venir poser en urgence des palissades, histoire de fermer les boutiques ravagées et ouvertes aux quatre vents. Les vigiles ont été réquisitionnés, quand leurs gérants en ont trouvés.

La boutique Longchamp rue Paradis (Photos Ph.S)

D’autres sont accessibles. Les vitres explosées. Il n’y a personne pour les protéger. Mais de quoi au juste ? « Il n’y a plus rien à voler, tout a été emporté, mais il faut fermer quand même par sécurité« , lâche un vendeur, dégoûté, dans son commerce rue Paradis. Même la chaîne de produits de beauté Oh My Cream ! a subi une razzia.

A l’heure de la messe, des milliers de badauds déambulent parmi les victimes et les artisans pour constater le résultat des violences. La plupart font des photos. Une mine d’or pour les réseaux sociaux.

Il y a rarement eu autant de monde un dimanche matin en centre-ville à Marseille. La curiosité a attiré des milliers de badauds venus faire des photos et vidéos.

Les caméras de surveillance n’ont dissuadé personne

Au lendemain des émeutes qui ont déferlé sur le centre-ville toute la journée de samedi, le bilan s’avère catastrophique. Des dizaines de commerces – des centaines selon la présidente de l’association des commerçants du centre-ville Nicole Richard-Verspieren selon qui « toutes les grandes artères commerçantes ont été dévalisées à 80% » – ont été littéralement pillés par des hordes de jeunes gens cagoulés, mais pas toujours. Certains agissant à visage découvert malgré la nuée de téléphones des témoins et les caméras de surveillance de la Ville à tous les carrefours.

Selon cette responsable, « ces scènes de violence ont dépassé tout ce qu’on pouvait imaginer. » « Nous n’avions pas la protection nécessaire », a-t-elle déclaré sur France Info cet après-midi. Elle assure en outre que les commerçants n’ont pas reçu les consignes de fermeture de la part de la préfecture ou de la mairie. Au vu des rideaux de fer arrachés, quand bien même serait-on tenté d’ajouter…

Ce voleur regarde son butin à peine sorti de la boutique Hermès rue Grignan.

La plupart n’avaient sans doute rien planifié mais se sont joints à une ruée violente et opportuniste. En 36 ans de journalisme dans cette ville, je n’ai jamais vu ça. Il y avait bien eu des pillages lors des manifestations en 2024 et avant, mais jamais à ce niveau systématique et massif.

J’étais rue Grignan quand la boutique Hermès a été éventrée. Des dizaines de délinquants se sont rués sur les sacs et articles de luxe, courant avec les fameuses boîtes orange, les vidant devant le temple protestant voisin ou sautant sur des scooters pour aller estimer leur butin dans une impasse ou une entrée d’immeuble. Ils ont souvent pris ce qui leur tombait sous la main. Pas pour se procurer un article qu’ils ne pouvaient se payer. Aujourd’hui la revente doit fonctionner à plein tube sur Internet…

A côté d’Hermès, la façade de Louis-Vuitton se fait elle aussi démonter, et les rideaux de Rolex sont pulvérisés. Celui du bijoutier Charlet est éventré. Comme Montblanc et Breitling. Tous des symboles du luxe.  On nous a rapporté que des assaillants étaient parfois équipés de disqueuses. Ils avaient planifié leur forfait à des dizaines voire des centaines de milliers d’euros et n’étaient pas là par opportunisme de passage.

La boutique de prêt-à-porter Maje a été vidée de ses robes, pulls et pantalons. Il reste un capharnaüm.

Les passants rue Grignan sont stupéfaits en ce dimanche matin. Beaucoup veulent constater l’étendue des dégâts par eux-mêmes.

Même tableau, même chaos rue Paradis. La grande boutique Mauboussin est ainsi dévalisée et l’intérieur pulvérisé. Il n’est plus en ce dimanche qu’un tapis de verre pilé tombé des vitrines d’exposition fracassées.

A plat ventre pour dévaliser la bijouterie !

Le vendeur de montres à l’angle avec la rue Davso a été visité. Plus bas, place Général de Gaulle, Nespresso a cédé aux assauts. La vitrine du chausseur Finsbury est trouée. Les trottoirs de cette célèbre artère phocéenne sont jonchés de verre, de ferraille, et les caniveaux sont remplis de boîtes et coffrets éventrés alors qu’une pluie serrée se met à tomber. Les commerçants continuent vaille que vaille à balayer. « Rien ne sert de s’apitoyer, il faut qu’on reparte de l’avant » glisse l’une d’eux, pourtant les larmes aux yeux.

Rue de Rome la veille sur le coup des 17 heures, les pillards n’ont pu que relever de quelques dizaines de centimètres la grille d’un marchand d’or. Qu’à cela ne tienne, c’est suffisant pour commettre leur forfait. Ils se glissent en se tortillant à plat ventre dans le commerce sous le regard curieux et parfois bienveillant de passants.

Le joaillier Mauboussin a été dévalisé.

« Ils nous baisent, alors on les baise à notre tour ! »

Ainsi de cette scène rue de Rome encore, mais plus haut, à deux pas de la place Castellane. Deux voleurs la remontent tranquillement au milieu des piétons, nombreux faute de tramways en circulation. Ils ont les bras chargés de boîtes de chaussures Adidas, Nike… Les passants sont médusés, ou amusés. « Bravo les gars ! » leur lance une mère de famille. Réponse de l’un des deux voyous : « Ils nous baisent. Alors on les baise à notre tour ! » Un groupe de quatre jeunes adultes les croise et leur conseille : « Faites attention, il y a des policiers un peu plus haut, passez ailleurs. »

Les commerces de la rue Grignan, la rue du luxe, ont été systématiquement attaqués.

Cette complicité malsaine est hallucinante. Elle en dit long sur la défiance généralisée vis-à-vis de la société. Mais en quoi de simples commerçants qui font le tissu social d’une ville sont-ils responsables du malaise ambiant, de la crise économique, de l’inflation ? Pourquoi devraient-ils endosser le cortège évidemment parfois justifié des récriminations à l’endroit d’un pouvoir politique totalement démonétisé et sourd aux revendications, et, on l’a vu hier, impuissant sinon incompétent ?

Le Président Emmanuel Macron doit s’adresser aux Français ce soir à 20h. Mais pour dire quoi au juste ? Le mal est fait et la confiance perdue depuis belle lurette. Ce dimanche soir le ministre de l’Intérieur Laurent Nunez est annoncé demain en visite à Marseille alors que plusieurs responsables politiques de différents bords réclament sa démission.

Rue de Rome. De nombreuses boutiques à la clientèle populaire ont été également éventrées.

Les voyous n’ont pas dévalisé que les supposément riches. Des boutiques modestes d’électroménager ou de vêtements, comme des épiceries, et ce Cash Express rue de Rome à 100 mètres de la préfecture de police, ont été prises d’assaut. La présidente des commerçants affirme que certains voleurs ont même embarqué les caisses enregistreuses sur des trottinettes ! Cours Lieutaud, c’est le célèbre magasin d’équipements pour les motards Speedway qui a été attaqué.

On a vu des dizaines de jeunes gens entrer en trombe pour ressortir avec des boîtes en carton contenant des casques de marque. Des passants ou des pilotes de scooter s’arrêtent. Certains vont en profiter, trop heureux de l’aubaine… Un mannequin en plastique a même été transporté sur le trottoir d’en face pour y être dépouillé. Les piétons poursuivent leur chemin. Que dire ? Que faire sans risquer d’être violemment pris à partie ?

Le spécialiste du pull en cachemire n’a pas résisté aux voyous.

Où est la police ?

Où est la police ? Absente. Longtemps. Débordée. On n’est pourtant qu’à 200 ou 300m de la préfecture de police, dans le secteur censément le plus surveillé de la ville. Le coeur du pouvoir étatique. Il faudra plus d’une demi-heure aux forces de l’ordre avant de lancer depuis la place Félix-Baret les sommations d’usage pour charger. Il ne restait déjà plus grand-chose dans les boutiques de luxe.

Le syndicaliste Rudy Manna a affirmé sur France Info qu’à un moment donné, la police a manqué de matériel et notamment de grenades pour intervenir. Ce qui aurait pris 45 minutes pour la réapprovisionner !

On savait que les casseurs viendraient

Marseille s’est ainsi retrouvée livrée aux voyous ce samedi 17 octobre alors que la manifestation contre la vie chère se déroulait sans débordement intrinsèque du côté de la Canebière. Un secteur il est vrai déjà en proie aux saccages le matin avec l’attaque incroyable du commissariat central de la Police municipale.

L’Etat a été largement défaillant hier à Marseille. Pourtant la venue des casseurs avait été anticipée, comme l’avait indiqué avec crainte la veille le préfet. Mais ni leur nombre, ni leur détermination, ni leur organisation n’avaient apparemment été imaginés. Hier la préfecture évoquait 7 à 8 000 casseurs. Un chiffre porté à 30 000 ce dimanche soir rien que pour Marseille ! Phénoménal – et très inquiétant pour l’avenir – si c’est confirmé !

Le maire Benoît Payan – dont l’Hôtel de Ville a été un temps partiellement investi par des casseurs après avoir vu sa lourde porte donnant sur le Vieux-Port défoncée à coups de barrière – demande désormais des comptes au Premier Ministre Lecornu et à être reçu sine die à Matignon avec ses homologues de Paris et Lyon, cités elles aussi fort éprouvées par les émeutiers. Il aura déjà l’occasion de sermonner le ministre de l’Intérieur ce lundi. Laurent Nunez connaît bien Marseille pour y avoir été préfet de… police.

La rue Montgrand n’a pas échappé à la casse. Les artisans s’activent en ce dimanche matin.

Un policier : « Je n’ai jamais vu une telle violence »

Rudy Manna, délégué national du syndicat de policiers UNSA Police et Marseillais, le reconnaissait au micro de France Info ce matin : la police a été débordée un peu partout. A Marseille, n’était prévue le matin qu’une compagnie de CRS. Puis deux autres l’après-midi. Sauf que la casse a démarré à 8h30, et ça les forces de l’ordre ne l’avaient pas anticipé car c’était en effet totalement inédit, a-t-il ajouté. Soulignant ensuite sur RMC que « Le pays peut basculer dans une vraie guérilla » avant d’ajouter qu’il n’avait « jamais vu une telle violence et haine envers les forces de l’ordre. »

Commerce pillé rue Paradis.

Incendies dans la nuit

A 21 heures samedi, les détonations de grenades lacrymogène continuaient à se faire entendre dans tout le centre-ville noyé sous un nuage de gaz irritant. Il était impossible de sortir dans le secteur préfecture sans masque de protection.

Le festival du saccage s’est poursuivi la nuit durant. A 3 heures du matin, des conteneurs à poubelles brûlaient, par exemple rue Saint-Jacques où une voiture était également en flammes. Les marins-pompiers restaient sur le pied de guerre.

Dégât collatéral : une voiture située à côté de poubelles incendiées à brûlé durant la nuit rue Saint-Jacques.

En ce dimanche, sur la chaussée noire de suie, les commerçants n’avaient donc que leurs balais pour nettoyer les traces de ce tsunami de violences urbaines. Ils ont tout perdu, leur stock, leur outil de travail pulvérisé parfois à coups de marteau. Comment vont-ils se relever ? Les assurances paieront-elles ? Combien de temps pour activer un fond permettant de se relancer immédiatement ?

Les autorités publiques doivent rassurer les Marseillais

Au-delà de l’aspect matériel et financier, le choc psychologique est violent. Au croisement de la Canebière et de Saint-Ferréol, la Ville de Marseille a monté à la hâte un stand pour que les commerçants victimes se signalent. Maigre consolation, mais c’est un premier pas. Les autorités publiques doivent montrer qu’elles reprennent la main pour rassurer la population.

Ainsi la métropole a dépêché éboueurs, camions  de déblaiement, brigades anti-tags et arroseuses en nombre pour essayer de rendre rapidement à Marseille un aspect de normalité. Le tram reprend ses norias rue de Rome au milieu des détritus et des restes calcinés de poubelles et bûchers improvisés. Dans l’après-midi de ce dimanche, le nouveau président de la Région Sud-PACA, François de Canson, annonce réactiver le fonds régional « solidarité commerces pillés ».

Stand d’aide aux commerçants installé par la Ville de Marseille, sur la Canebière.

« Qui nous protégera ? »

« On va essayer de tenir, si c’est possible de racheter de la marchandise avant Noël sinon on va couler, confiait un marchand de vêtements. Mais qu’est-ce qui se passera durant les prochaines manifestations qui vont encore attirer les casseurs ? Qui nous protégera ? » Evidemment, beaucoup redoutent déjà le nouvel appel à manifester annoncé par l’intersyndicale pour le jeudi 5 novembre… Mais les réseaux sociaux, déjà à l’origine de ce 17-octobre, bruissent d’autres appels à retourner dans la rue dès samedi prochain et celui d’après. Si c’est le cas, gageons que Marseille sera ville morte, rideaux baissés.

Pas question d’entraver le droit fondamental à manifester, pacifiquement s’entend et avec un parcours déclaré en préfecture. Mais comment garantir la sécurité des commerçants notamment, et de tout le monde ainsi que des biens, si les casseurs sont de retour avec leurs acolytes les pillards qui n’auront aucun état d’âme à remettre le couvert ? Le ministre de l’Intérieur et le préfet des Bouches-du-Rhône vont devoir y réfléchir plus sérieusement cette fois-ci. Et ne pas se contenter de prédictions manifestement erronées basées sur le Renseignement intérieur, et de toutes façons guère suivies du déploiement de moyens à hauteur de la menace comme on l’a vu ce samedi funeste d’octobre. Il y a eu sous-estimation généralisée.

Les artisans s’activent pour boucher l’entrée des magasins et remplacer les vitrines explosées, comme ici rue Saint Ferréol.

Les anciennes banques inattaquables

Retour rue Saint-Ferréol où quelques enseignes ont échappé au ratissage des casseurs. Pas Corner, la boutique de fringues branchées, ni Histoire d’Or, la bijouterie à petits prix. Armand Thiery et Yves Rocher ont également payé le prix fort. En revanche, pas de souci pour Uniqlo, dont la grille en fer forgé semble à toute épreuve. La chance de ces multinationale qui ont investi d’anciennes banques édifiées au XIXe siècle, c’est d’être protégées comme des forteresses. D’ailleurs la cabine d’essayage de cette chaîne nippone qui a le vent en poupe se trouve au sous-sol, carrément dans l’ancienne salle des coffres !

Rue Paradis, près de la Banque de France, l’ex Société Marseillaise de Crédit (devenue SG) avait refermé dès la veille ses épaisses et gigantesques portes en bois, rendant le lieu inattaquable. Ses responsables, eux, envisageaient donc les dégradations à venir !

La boutique Uniqlo bien défendue par sa grille du XIXe siècle qui a visiblement dissuadé les pillards.

« Les gens s’en foutent »

Je rencontre un psychiatre de ma connaissance sous la pluie battante en ce dimanche matin de sinistrose. Je lui dis que ses patients vont avoir beaucoup de choses à partager demain. « Pas du tout ! lance-t-il. Au-delà de l’émotion du moment, les gens s’en foutent de ce qui se passe, ils considèrent que ce n’est pas leur problème. »

La curiosité détachée des badauds photographiant à tout-va les boutiques éventrées et leurs responsables et employés effondrés une heure auparavant, nous revient alors à l’esprit. Comme l’attitude passive voire compréhensive sinon encourageante de ces passants croisant des pillards avec leur butin samedi en fin d’après-midi. Oui, le psy doit avoir raison. Les gens s’en fichent peu ou prou.

L’humour grinçant d’un commerçant de la rue Paradis qui a tout perdu.

Noël est-il déjà fichu ?

Ce pillage ne pouvait pas tomber à un plus mauvais moment. A deux mois de Noël, il s’agit en effet de la plus grosse période de vente aussi bien pour les vêtements que pour les bijoux, les montres et la téléphonie. Il va être quasi impossible de reconstituer des stocks, et avant cela de remettre les boutiques en état.

Beaucoup d’employés vont plonger dans le chômage technique. Un chantier titanesque et au coût exorbitant démarre. Qui va payer la monstrueuse facture ?

Cette enseigne de la rue Paradis très prisée des adeptes de sneakers a été cambriolée.

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