Le Dr Laforge a du sang sur les mains : 40 ans d’urgences racontés

Médecin chez les marins-pompiers de Marseille, chez les sapeurs-pompiers de Paris, au SAMU 13 puis à l'APHM, le Dr Vincent Laforge publie "Du sang sur les mains", un livre qui raconte 40 ans d'urgences. Comment on sauve des gens, comment on fait naître un bébé inattendu, comment une vie vous file entre les doigts après un règlement de compte... Un ouvrage prenant qui relate la vie quotidienne des deux plus grandes villes françaises.

Santé

Vincent Laforge est de ces médecins discrets mais pugnaces. Comme bien des urgentistes. Lorsque l’appel arrive au 15 ou au 18, ils ne savent jamais de quoi les minutes suivantes seront faites. Ils doivent alors mobiliser en quelques instants tout leur savoir-faire et s’adapter aux circonstances les plus banales comme les plus incongrues voire atroces.

Avec « Du sang sur les mains », il publie le récit de 40 ans de carrière dans les bas-fonds de Marseille comme dans les jolis quartiers de Paris. Ce sang, c’est celui des victimes qu’il a secourues, souvent sauvées, parfois perdues. Ancien médecin hospitalier à la prison des  Baumettes, expert en balistique et docteur en histoire, il est aujourd’hui à 65 ans médecin conseil chez CMA CGM.

« Du sang sur les mains » appartient sans aucun doute à la catégorie des récits sans concession. Dès les premières lignes, le lecteur comprend qu’il ne s’agit ni d’une fiction rassurante ni d’un témoignage édulcoré, mais d’une immersion saisissante dans plus de quarante années de médecine d’urgence, là où la vie ne se raconte pas : elle se décide.

Le docteur Vincent Laforge en mission internationale (Photo DR).

Plus de 3 000 gardes, d’innombrables drames

Pendant plus de quatre décennies, Vincent Laforge a exercé la médecine d’urgence au plus près de la vie et de la mort. Médecin du Bataillon de marins-pompiers de Marseille, du SAMU 13, puis de la Brigade des sapeurs-pompiers de Paris, il a connu toutes les facettes d’un métier aussi exaltant qu’éprouvant. Au fil de plus de 3 000 gardes, il a été témoin d’innombrables drames, de miracles inattendus, d’échecs douloureux et de victoires discrètes.

Ce livre n’est ni un traité de médecine, ni un recueil d’exploits, ni un simple journal de souvenirs. C’est la traversée d’un homme, d’un métier et d’une époque. À travers ses récits, l’auteur retrace également l’évolution de la médecine d’urgence française depuis les années 1980. Le lecteur découvre un univers où l’intuition clinique, l’expérience du terrain et l’esprit d’équipe constituaient les principaux outils du médecin, bien avant la multiplication des protocoles, des procédures et des technologies qui façonnent aujourd’hui la pratique médicale.

« Je ne suis pas un héros, on improvise souvent »

L’une des grandes qualités de cet ouvrage réside dans son authenticité. Vincent Laforge ne cherche jamais à héroïser son métier. Il raconte ses réussites mais aussi ses erreurs, ses doutes et ses limites. Cette sincérité, rare dans les récits professionnels, rappelle que derrière chaque geste technique se trouve un être humain confronté à l’incertitude permanente. Dans l’urgence, il faut souvent décider vite, improviser parfois, assumer toujours.

Le courage qui traverse ces pages n’a rien de spectaculaire. Il est celui des gardes qui s’enchaînent, des nuits sans sommeil, de l’acceptation de l’impuissance face à certaines situations irréversibles. Il se nourrit aussi de cet humour particulier, souvent désabusé, jamais cynique, qui permet aux soignants de continuer à avancer malgré la violence du réel.

Un coup de fusil de chasse dans le visage

Le livre est également un portrait vivant de Marseille, qui apparaît comme un personnage à part entière. Des quartiers populaires aux cliniques privées, des règlements de comptes aux accidents domestiques, des détresses psychiatriques aux naissances inopinées, la cité phocéenne offre le décor contrasté d’interventions où chaque appel peut bouleverser une existence.

Plusieurs récits marquent durablement le lecteur. Dès les premières pages apparaît Nadine, une jeune femme de vingt-sept ans qui tente de mettre fin à ses jours à l’aide d’un fusil de chasse. Le tir lui détruit une grande partie du visage tout en lui laissant une possibilité de survie. Confronté à une situation exceptionnelle, le jeune médecin réalise sur place une intubation rétrograde qu’il n’avait encore jamais pratiquée. La réussite technique est remarquable. Pourtant, en quittant l’hôpital, il prend conscience que sauver une vie ne suffit pas toujours à effacer la tragédie humaine. Cet épisode résume parfaitement l’esprit du livre : à la maîtrise technique répond toujours une interrogation profondément humaine.

Un accouchement sous le piano

À l’opposé de ce drame, d’autres interventions rappellent que l’urgence peut aussi être le théâtre de moments de joie inattendus. Ainsi, une adolescente de seize ans est retrouvée sous le piano familial, souffrant de douleurs abdominales. Après examen, il apparaît qu’elle est en plein travail, alors même que sa mère ignore totalement sa grossesse. En quelques minutes, le salon familial se transforme en salle d’accouchement improvisée. L’enfant naît en parfaite santé et l’incrédulité laisse place à l’émotion. Cette histoire illustre la diversité incroyable des situations auxquelles sont confrontés les urgentistes.

Le récit du braquage du Prado, survenu le 10 janvier 1999, plonge quant à lui le lecteur dans une atmosphère digne d’un film policier. Des malfaiteurs lourdement armés affrontent les forces de l’ordre au cœur de Marseille. Au milieu des échanges de tirs apparaît Hans, vigile au courage inattendu (ou à l’inconscience assumée), dont l’intervention contribue à neutraliser les braqueurs. Les équipes médicales prennent alors en charge les blessés dans un climat de tension extrême. Cet épisode témoigne de la violence de certaines situations rencontrées mais aussi du professionnalisme des secours confrontés au chaos.

Drames de l’été : un chef des Urgences met en garde

Ce que fait une balle de kalachnikov

Parmi les fils conducteurs de l’ouvrage figure également la passion de l’auteur pour la balistique lésionnelle. Les blessures par armes à feu, leurs mécanismes et leurs conséquences médicales sont analysées avec rigueur, sans jamais faire oublier les femmes et les hommes qui en sont les victimes. Derrière la technicité du propos apparaissent toujours les patients, leurs proches, les collègues et les questionnements éthiques du médecin.

Vincent Laforge est l’auteur de deux traités de balistique – « La chair et le plomb« , magnifique thèse très fouillée et minutieusement documentée pour qui s’intéresse à l’histoire des armes à feu depuis leur origine, et « Balistique lésionnelle« , un guide pratique à destination des experts scientifiques et des médecins des conséquences d’une balle qui pénètre dans un corps – qui font référence auprès des professionnels de santé. Si vous voulez connaître exactement les dégâts causés par le trajet hiératique d’une balle de kalachnikov, la lecture de Laforge vous affranchira. Vous comprendrez pourquoi on en réchappe rarement.

Au-delà de la médecine, « Du sang sur les mains » est avant tout un livre sur la condition humaine. Les drames familiaux, les accidents absurdes, les violences, les espoirs et les renoncements composent une mosaïque saisissante de vies croisées au fil des interventions. Chaque patient apporte son histoire ; certains visages s’effacent, d’autres demeurent à jamais.

Etre urgentiste, c’est assumer

C’est aussi un livre de transmission. Vincent Laforge rappelle que les connaissances techniques, aussi indispensables soient-elles, ne suffisent pas. La curiosité, la culture générale, le sens clinique, l’expérience et la capacité à se remettre en question restent au cœur de l’exercice médical. Être urgentiste, c’est comprendre, s’adapter, décider et assumer.

En refermant cet ouvrage, le lecteur ressort profondément marqué. Il aura découvert l’évolution de la médecine d’urgence française, les coulisses d’un métier méconnu et l’engagement quotidien de celles et ceux qui consacrent leur vie à secourir celle des autres. Mais surtout, il aura rencontré un homme qui, avec humilité et franchise, témoigne de ce que signifie être présent lorsque tout vacille.

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Du sang sur les mains : on n’a pas détourné le regard

Le titre « Du sang sur les mains » peut surprendre. Il est pourtant d’une justesse remarquable. Non pas le sang de la faute, mais celui de l’action. Celui qui rappelle que l’on était là, que l’on a essayé, que l’on n’a pas détourné le regard.

Bien plus qu’un témoignage professionnel, ce livre est un hommage à l’engagement médical et à l’humanité qui subsiste au cœur même des situations les plus extrêmes.

« Du sang sur les mains », 245 pages, 20,99€, Mareuil Editions.

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