La maladie rénale chronique touche 6 millions de personnes en France. Elle peut aller jusqu’à l’insuffisance rénale terminale qui conduit à la dialyse et éventuellement à la greffe de rein. Quand on parle des reins, on pense évidemment à la fonction de filtration du sang qu’ils permettent. Mais la maladie rénale a bien d’autres conséquences sur notre organisme et y compris, c’est vraiment plus inattendu, sur notre cerveau ! C’est la thèse du docteur Mickaël Bobot, néphrologue à l’hôpital de la Conception (Assistance Publique – Hôpitaux de Marseille).
Mais d’abord, petit rappel des connaissances, la maladie rénale touche à peu près 1 Français sur 10. Concrètement cela veut dire que notre sang est moins bien nettoyé, moins bien filtré ?
Docteur Mickaël Bobot : C’est ça. Mais pas seulement. En effet quand on pense aux reins, on pense à la fonction de filtration qui est la fonction la plus connue des reins. C’est-à-dire que le rein permet de s’adapter en contrôlant le bilan des molécules, des ions, de l’eau, de l’état acido-basique de notre organisme, en s’adaptant en permanence à notre métabolisme et à ce que nous mangeons. Pour éviter que ce que nous mangeons ait des conséquences potentiellement toxiques sur notre organisme, il va éliminer l’excès d’eau, l’excès de sel, l’excès de potassium, certaines toxines qui proviennent de l’alimentation. Mais il a également d’autres rôles, notamment la régulation du métabolisme de la vitamine D qui a un impact direct sur nos os et également la régulation de notre production de globules rouges.
Maladie rénale = risque d’infarctus augmenté
S’il y a dysfonctionnement des reins, quelles sont les conséquences pour les autres organes ?
Il est bien connu, depuis maintenant plusieurs années, que la maladie rénale chronique a un impact important sur le système cardiovasculaire. On sait que la dysfonction rénale va être associée à un risque cardiovasculaire beaucoup plus important, notamment le risque de développer une insuffisance cardiaque, un infarctus, des AVC. Mais on découvre de façon beaucoup plus récente qu’il peut y avoir également une atteinte d’autres organes, notamment le cerveau.
Qui est principalement sujet à la maladie rénale ? Comment survient cette maladie ?
Ce sont plus souvent des hommes qui sont sujets à la maladie rénale, en particulier des gens avec des facteurs de risques cardiovasculaires qui sont bien connus tels que l’hypertension artérielle, le diabète. Certaines situations peuvent aggraver, chez les gens avec des facteurs de risque, le risque de maladie rénale chronique, notamment l’obésité.
Le principal problème en lien avec la maladie rénale, c’est qu’elle est très longtemps silencieuse. Avant le stade très tardif où la maladie rénale est très avancée, la plupart des gens n’ont aucun symptôme. On va découvrir la maladie rénale à l’occasion d’un bilan de routine ou à l’occasion d’une autre complication sans lien avec la maladie rénale qui nous ferait découvrir une maladie rénale. Ou lors d’un bilan réalisé en médecine du travail où on découvrirait une hypertension initiale.

Les Français insuffisamment dépistés
Les Français sont-ils bien pris en charge, manifestement non puisque on la découvre tardivement. Comment va-t-on découvrir cette maladie ?
Les Français sont-ils mal pris en charge? Je ne serais pas aussi catégorique. Probablement tardivement du fait du côté très silencieux de la maladie. La bonne nouvelle, c’est qu’il y a eu énormément de progrès dans la prise en charge thérapeutique de la maladie rénale chronique en France. Je pense par contre que, là où il y a vraiment une grande marge de progression, où on peut encore s’améliorer, c’est sur le dépistage.
Les bilans sanguins classiques très souvent incluent les marqueurs de la fonction rénale. Avec le dosage de la créatinine, on peut dépister déjà une insuffisance rénale qui serait installée sur la base de ce marqueur là. Mais ce n’est pas le seul marqueur. Et en particulier, ce qui est très important, c’est d’arriver à dépister l’hypertension artérielle qui peut être un signe associé à la maladie et qui doit être dépistée très largement étant donné cette très grande fréquence dans la population générale. Il est également important de regarder pas seulement le bilan sanguin, mais l’analyse des protéines telle que l’albumine dans les urines qui peut signer une atteinte précoce de la maladie rénale.
Les toxines non filtrées s’attaquent au cerveau
Vous affirmez que cette maladie peut entraîner de sérieuses conséquences pour notre cerveau. Comment est-ce possible, c’est quoi le rapport ?
Le rapport justement c’est que dans la maladie rénale chronique vont s’accumuler tout un tas de toxines urémiques qui sont des molécules que normalement, quand on a une fonction rénale normale, on élimine complètement par les reins. Et quand les reins sont malades, on perd cette capacité d’élimination. Elles vont s’accumuler dans le sang et potentiellement exercer des effets toxiques sur l’organisme.
Dans le cadre de nos travaux de recherche, nous avons mis en évidence que l’accumulation de toxines allait être toxique notamment pour les vaisseaux du cerveau et rendre plus perméable la barrière qui séparait le sang du cerveau – la barrière hématoencéphalique. Viennent s’ajouter à ça des mécanismes d’inflammation. On sait que la maladie rénale chronique et aussi le fait de faire une insuffisance rénale aiguë – c’est-à-dire une dégradation brutale de la fonction rénale – sont associés à beaucoup plus d’inflammation dans le sang qui peut se répercuter sur d’autres organes, dont le cerveau.
Comment êtes-vous arrivé à ce constat ?
Initialement ce sont des travaux de recherche que nous avons menés au laboratoire. Nous avons mis en évidence que les animaux qui développaient une maladie rénale chronique avaient des atteintes au niveau du cerveau, en particulier des atteintes cognitives, donc des atteintes de la mémoire associées à cette augmentation de perméabilité de cette barrière qui sépare le sang du cerveau et en lien avec l’accumulation de toxines urémiques.
Et puis nous l’avons observé au cours d’une étude chez l’homme. Nous avons observé que les patients insuffisants rénaux en hémodialyse présentaient eux aussi une augmentation de la perméabilité de cette barrière protectrice du cerveau qui était complètement en lien avec l’altération des facultés cognitives comme la mémoire.
Notre mémoire victime des reins malades
On a envie de savoir précisément quelles sont les maladies du cerveau que peut favoriser la maladie rénale…
On sait maintenant que le principal aspect qui va être impacté dans la maladie rénale chronique, ce sont ce qu’on appelle les atteintes cognitives. C’est-à-dire que ces patients vont développer de façon plus précoce que la population générale, et probablement de façon plus sévère aussi, des atteintes de la mémoire, des atteintes de l’attention, des atteintes du langage, des difficultés dans la vie quotidienne qu’on regroupe sous le terme d’atteintes cognitives.
Ces patients vont également être plus à risque de développer des AVC qui vont être plus sévères. Ils récupèrent moins bien, avec une efficacité qui est moindre de la rééducation par rapport à la population générale. On sait aussi que les patients insuffisants rénaux sont plus à risque de présenter des troubles dépressifs, avec des dépressions qui sont plus volontiers résistantes au traitement médical que dans la population générale.
Et si la dépression venait des reins ?
Si quelqu’un est en dépression il faut donc regarder ses reins également ?
Tout à fait ! C’est bidirectionnel. Comme on sait que la maladie rénale chronique est un facteur de risque de ces atteintes cérébrales – atteintes de la cognition, AVC, dépression – il faut penser à dépister ces atteintes dans la population présentant une maladie rénale chronique. Mais à l’inverse, chez les patients qui vont présenter une dépression ou un AVC, il est particulièrement important de rechercher qu’ils n’ont pas une insuffisance rénale qui pourrait en partie l’expliquer.
Est-ce que les médecins généralistes ou les psychiatres sont informés de ce fait ?
Il y a plus en plus de données scientifiques qui vont en ce sens. On commence à connaître de mieux en mieux le lien étroit qui existe entre maladie rénale chronique et cognition, maladie rénale chronique et AVC, maladie rénale chronique et dépression. Ce sont des données relativement nouvelles mais de plus en plus solides.
Prise en charge rapide pour éviter la dégradation cognitive
La question qui fait peur : si j’ai une insuffisance rénale, dois-je maintenant m’inquiéter aussi de développer un Alzheimer ?
Pas nécessairement. En effet, toutes les maladies cognitives ne se résument pas à la maladie d’Alzheimer. Il y a plusieurs types de maladies qui vont être associées aux atteintes cognitives, dont la maladie d’Alzheimer. Mais les recherches montrent que la maladie rénale chronique est plutôt associée à une atteinte du cerveau de type vasculaire, qui n’a pas le même pronostic que la maladie d’Alzheimer, qui va évoluer de façon moins rapide au niveau de l’atteinte cognitive et au niveau de ses conséquences sur l’autonomie et la qualité de vie des patients, mais qui doit être prise tout autant au sérieux .
Si j’ai une maladie rénale, dois-je être également plus attentif aux signes de déclin cognitif finalement ?
Tout à fait. Il ne faut pas inquiéter les patients mais il est important que les médecins et les personnels médicaux et paramédicaux prenant en charge ces patients soient particulièrement attentifs au risque de déclin cognitif, soient entraînés à savoir les dépister, à remarquer des petits troubles de l’attention, des petits troubles de la mémoire et à savoir dépister justement en utilisant les tests appropriés ou en adressant ces patients à des spécialistes pour dépister des troubles de la mémoire. Plus tôt on prend en charge, plus tôt on dépiste, plus tôt on identifie les patients avec des troubles cognitifs et plus tôt on peut les aider et aider leurs familles à éviter que les choses s’aggravent.
Les reins aiment le sport, pas la clope
Plus globalement, comment au quotidien prévenir ces maladies des reins ? Quels conseils donner pour avoir des reins en bonne santé ?
Si j’avais des conseils, ce serait une alimentation saine, équilibrée, riche en fruits et légumes. Pas d’excès. Evitez au maximum dans l’alimentation tout ce qui est produits ultra transformés. Avoir une activité physique régulière, peu importe le sport que vous faites, peu importe l’intensité, l’important c’est d’être régulier, idéalement au moins 30 minutes par jour.
Evitez les médicaments qui sont connus comme comme étant toxiques pour le rein, notamment les anti-inflammatoires non stéroïdiens qui sont en vente libre. Evitez les prises de toxiques tels que le tabac, les drogues en général. Et puis, c’est particulièrement important parce que nous parlions d’atteinte cérébrale, mais ce qui a été bien démontré c’est que plus l’insuffisance rénale est sévère, plus le risque de déclin au niveau de la maladie cognitive et le risque d’AVC vont augmenter. Donc plus tôt on dépiste la maladie rénale chronique, plus tôt on la prend en charge, plus tôt on la stabilise, c’est actuellement le meilleur traitement pour prévenir les troubles cognitifs.
Pour bien boire, écoutez votre cerveau
Il faut boire combien de liquide chaque jour pour avoir des reins en bonne santé ?
Il y a souvent une croyance qui dit qu’il faut boire beaucoup d’eau pour éviter d’avoir une maladie rénale. Ce n’est pas vrai. Certes il ne faut pas se déshydrater. Globalement le message est qu’il faut boire à sa soif. La soif est très bien régulée par notre cerveau. A part certains cas de patients qui ont des maladies rénales ou cérébrales spécifiques, on régule cela très bien. Mon conseil est de boire à votre soif. En termes de quantité, ce qui est recommandé pour la population générale, c’est de boire environ 1,5 litre d’eau par jour, plus si vous faites plus de sport, ou s’il fait particulièrement chaud comme c’est le cas en ce moment. Sinon, fiez-vous à votre cerveau !
On peut retrouver sur ce thème un article signé du Dr Bobot sur le site en accès libre de The Conversation :
https://theconversation.com/la-maladie-renale-est-aussi-une-maladie-du-cerveau-284878
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