La chirurgie robotique du cancer est en pleine expansion partout dans le monde et en particulier à Marseille. L’un de ses brillants promoteurs est le docteur Ilies Bouabdallah, chef du service de chirurgie thoracique à l’Hôpital Saint-Joseph. Toujours à l’affût des innovations, il fait le tour du monde en participant à de multiples congrès. Mais ce 11 septembre 2026, c’est lui qui organise un congrès majeur dans sa ville. Le Sommet Sino-Européen sur la chirurgie thoracique robotique (SERTS) réunira des médecins chinois, européens et français – dont le célèbre patron de l’institut Gustave-Roussy, le Pr Fabrice Barlesi, mais aussi les chirurgiens de l’Hôpital Nord-APHM, Pascal Thomas et Xavier Djourno – pour parler de chirurgie robotique.
D’où est venue cette idée un peu improbable de faire de Marseille une place forte de la relation médicale avec la Chine ? Et surtout, que faut-il en attendre pour le bénéfice des patients ?
Docteur Ilies Bouabdallah : Cela commence avec une histoire et des rencontres, comme souvent. J’ai eu l’opportunité il y a un an et demi d’aller en Chine, invité à Shanghai par le Shanghai Chest Hospital (NDLR : l’Hôpital thoracique de Shanghai fondé en 1866) qui est le plus gros hôpital du monde de chirurgie thoracique. On y opère chaque jour plus de 100 patients. Cet hôpital est connu de tous les chirurgiens thoraciques et donc cette invitation était pour moi extrêmement flatteuse. Quand j’y suis allé, on a créé, en plus des relations scientifiques, des relations humaines.
Avec le professeur Zighang Li qui est le chef de service du Shanghai Chest Hospital, on a souhaité continuer cette collaboration scientifique et avoir un topic vraiment tourné vers l’innovation. Donc on a décidé de reproduire ce congrès de chirurgie thoracique robotique, mais cette fois-ci non pas à Shanghai mais en Europe. Il m’a proposé de le faire à Marseille. C’est un vrai privilège de pouvoir les accueillir et de faire cette nouvelle édition en Europe.
Les Chinois sont très forts car ils opèrent beaucoup
Ils sont si forts que ça, les Chinois ? Qu’est-ce qu’ils font différemment de nous ?
Ils sont d’abord très forts, vous avez raison. Mais surtout, la grosse grosse différence, c’est le volume. Là où en France on réalise dans un service de chirurgie thoracique 2 à 5 interventions par jour, pour un service dans une ville comme Marseille, au Shanghai Chest Hospital c’est plus de 100 interventions par jour. Donc c’est un volume et un monde totalement différents avec de l’innovation qui accélère d’année en année.
Donc oui, ils sont forts mais ce qui est très intéressant, c’est de pouvoir confronter nos modes d’exercice quel que soit le volume, en toute humilité, et surtout avec l’expertise et la qualité de l’intervention. Aujourd’hui je suis surtout impressionné par leur volume plus que par leur technique. Et on est très contents de pouvoir, lors de ce congrès, échanger sur nos habitudes, quel que soit notre volume.

Qualité des soins européens vs Big Data chinois
Inversement, qu’est-ce que nous, les Européens, on peut leur apporter ?
L’Europe a une vieille histoire on va dire de qualité des soins et de vraiment s’assurer, grâce à des registres par exemple, de ce que nous faisons. C’est vrai que la chirurgie thoracique en France a cette habitude, grâce à nos pionniers et à nos mentors qui ont pu mettre en place des registres nationaux qui nous permettent d’avoir des réponses scientifiques aux questions que nous nous posons. Eux, ils ont le Big Data. Ils arrivent avec des volumes énormes. Mettre ensemble ces deux mondes, ça ne pourra être que bénéfique pour tout le monde. On est très heureux de pouvoir échanger d’égal à égal, avec chacun son historique, et de mettre en commun tout ça.

L’expérience de Marseille en chirurgie du poumon
Pourquoi Marseille est-elle réellement une place forte de la chirurgie thoracique et robotique ?
Historiquement, Marseille est très forte en chirurgie thoracique parce que nos mentors, les pionniers, ont fait partie des centres majeurs, des collègues qui ont pu innover par des techniques au fur et à mesure des dernières décennies. Marseille a toujours été une place forte et l’hôpital public à Marseille a cette histoire. Aujourd’hui, on est plusieurs centres à Marseille à être les héritiers de cette école avec toujours une volonté de rigueur dans la prise en charge globale.
Par exemple à l’Hôpital Saint Joseph, on est très fiers de cette prise en charge globale qui débute avec des programmes de dépistage, avec de la préhabilitation, avec maintenant aujourd’hui de la fibroscopie robotique. On est les seuls dans le sud de la France à avoir ça, des biopsies les plus guidées possibles, on a de la chirurgie robotique, de l’innovation. Marseille n’a absolument pas à rougir. Ce qui se fait de mieux dans le monde existe à Marseille comme dans d’autres villes en France. Marseille, en tout cas, a cette histoire et cette culture de la qualité en chirurgie thoracique.
Opérer des patients jusqu’alors inopérables
Concrètement ce 11 septembre 2026 au Pharo à Marseille, de quoi allez-vous discuter ? Donnez-nous un exemple de patient pour lequel ces échanges peuvent changer quelque chose…
On a souhaité que ce congrès ne soit pas un congrès de plus en chirurgie thoracique et qu’il y ait une vraie pertinence à cet échange entre les collègues chinois et européens. On a voulu que le fil rouge de ce congrès soit la chirurgie robotique, l’innovation, et que cette première édition en Europe soit ciblée sur la chirurgie post induction, c’est-à-dire la chirurgie après chimio immunothérapie. Ce sont vraiment des patients très ciblés, des patients qui jusqu’à il y a quelque temps, avant l’avènement de ces nouveaux médicaments comme l’immunothérapie, avaient un pronostic très sombre.
Aujourd’hui ces patients qui ont des grosses tumeurs, nécessitent de faire diminuer la taille de ces tumeurs avant une chirurgie. On a des médicaments tels que l’immunothérapie qui ont révolutionné la prise en charge. Ce sont néanmoins des chirurgies plus complexes, plus difficiles parce que les tissus sont remaniés; ça veut dire qu’après le traitement par chimio et immunothérapie, la tumeur a fondu et la chirurgie derrière est plus compliquée. On n’a pas encore beaucoup d’expérience sur ces chirurgies complexes. Donc pouvoir mettre en commun nos différentes expériences en Chine et en Europe, pouvoir accélérer cette « learning curve » et gagner en compétences, on en est très heureux.
Mais j’ai en tête des patients – encore pas plus tard que cette semaine – de 50 ans qui, jusqu’à il y a quelques années auraient été condamnés puisqu’ils n’auraient jamais été opérables. Ils viennent avec des tumeurs qui font plus de 10 cm et chez ces patients on va débuter ces fameux traitements d’induction. La tumeur va fondre, va diminuer de taille, et va pouvoir être opérable avec des fois d’excellents résultats d’un point de vue oncologique et des survies à 5 ans qui sont pour nous extraordinaires dans le sens où il y a 10 ans, on n’avait pas ces chiffres-là de réponse et de résultats. Aujourd’hui on est capable de guérir et de soigner beaucoup plus de monde grâce à ces médicaments innovants.
L’avantage du robot chirurgical
L’avantage des Chinois, c’est qu’ils en font beaucoup. Donc on apprend beaucoup quand on fait beaucoup d’interventions…
Effectivement on est bon que par ce qu’on fait régulièrement. Eux, ils ont la force du volume. Nous, on a une intervention complexe une fois par mois. Eux l’ont plusieurs fois par jour et donc c’est vrai que de pouvoir mettre en commun cette expérience, c’est ce qui pour moi est une véritable chance et opportunité à Marseille.
On parle beaucoup de robot en chirurgie, mais qu’est-ce que le robot change vraiment pour le patient ? Est-ce qu’il permet réellement de mieux soigner le cancer ?
Non le robot ne soigne pas mieux le cancer. Il soigne mieux le patient de manière globale. C’est-à-dire qu’aujourd’hui ce qui prime, c’est la prise en charge du cancer et donc les règles oncologiques. C’est la manière dont on va enlever ce cancer. Avant, on le faisait à thorax ouvert. On passait entre les côtes, on écartait les côtes et on enlevait de manière vraiment rigoureuse ce cancer.
Aujourd’hui on fait exactement la même chose avec le robot. Ce qui se passe à l’intérieur ne change pas. En revanche c’est que, pour accéder à l’intérieur de ce thorax, avant on faisait une grande incision de 15 cm, on écartait les côtes, ça faisait très mal. Aujourd’hui on le fait à travers 4 ou 5 petits trous de moins d’un centimètre et donc ça diminue la douleur, l’impact sur le patient et donc sur les suites et sur sa qualité de vie. Aujourd’hui le robot permet de faire exactement la même chose mais en étant beaucoup moins invasif et beaucoup moins agressif. Il faut surtout le voir comme une diminution de l’agressivité.
Demain par contre, peut-être que ce robot nous permettra de guérir mieux le cancer parce qu’il va nous apporter des innovations. Comme des techniques de colorants pour pouvoir voir les cellules cancéreuses alors qu’à l’œil nu on n’est pas capable de les voir. Peut-être qu’il y aura des outils nous permettant d’améliorer les critères oncologiques, la qualité de la chirurgie contre le cancer. Et donc ça, on est très excités aussi d’en parler avec nos collègues chinois. On sait que là-bas l’innovation avance à grands pas.
Les robots chinois arrivent au bloc…
Eh bien justement ! A ce jour nos hôpitaux sont généralement équipés du robot américain Da Vinci de la société Intuitive. J’imagine que les Chinois viennent aussi promouvoir leurs propres robots, comme dans l’IA ou les voitures. Les Chinois sont-ils désormais des leaders en matière de chirurgie robotique ?
Ils sont en train de le devenir. C’est-à-dire qu’aujourd’hui ils ne sont pas leaders dans la mesure où le robot le plus développé dans le monde entier est en effet le robot américain. En tout cas ce sont des acteurs importants. Ils arrivent avec quelques décennies de retard mais aujourd’hui ils ont les marquages européens et américains, le fameux FDA approval et le marquage CE. Donc on va voir apparaître dans nos hôpitaux ces concurrents.
C’est très bien qu’il y ait de la concurrence, ça permettra d’avoir différentes plateformes, d’avoir peut-être des prix qui pourront être challengés. Aujourd’hui on n’a pas encore beaucoup d’expérience sur ces robots chinois. Ils seront présentés lors du congrès, ça nous permettra pour nous les chirurgiens européens d’avoir aussi des réponses à toutes les questions que nous avons sur ces nouvelles innovations qu’ils proposent. Jusqu’à présent, concernant les robots chinois on avait en tête qu’ils allaient recopier les robots américains. Eh bien la réalité c’est qu’ils arrivent avec des innovations que ne proposent pas les robots américains. Donc on est très curieux de voir des nouveaux acteurs apparaître. Que ce soit des États-Unis ou de Chine. Et on espère demain des acteurs européens également.
« La révolution ce n’est pas le robot mais le dépistage ! »
On va parler du cancer du poumon de façon plus globale. Il demeure le plus mortel, avec plus de 30 000 décès chaque année en France. Rappelons que seuls 20% des malades – soit 1 sur 5 est encore en vie 5 ans après la découverte de la maladie. Pourquoi ce cancer est-il si dangereux ?
Merci de remettre de la perspective à ça. Parce que là, on parle vraiment d’un congrès qui sera dédié à un topic très scientifique, très spécifique. Mais si on prend du recul sur le cancer du poumon, la tristesse de de ce constat, c’est qu’on le découvre trop tard. Le poumon est un organe dans lequel il n’y a pas de nerfs donc la maladie peut progresser, la tumeur peut grandir, grossir, sans le moindre symptôme.
Ce qui fait que ça ne nous fait pas mal. On ne s’en rend pas compte…
Exactement. Si vous aviez une boule de 5 cm dans le poumon, vous n’auriez pas mal. Si vous aviez une boule de 5 cm dans le bras, vous auriez mal, vous la sentiriez, vous pourriez la palper. Dans le sein par exemple on peut palper les tumeurs. On ne peut pas se palper son poumon. Donc on le découvre trop tard. Dans 20% des cas seulement on peut le découvrir à un stade localisé et donc dans 80% des cas malheureusement à un stade avancé où il existe des métastases.
Lorsqu’il existe des métastases, aujourd’hui on le guérit très rarement. On essaie de le traiter mais c’est compliqué de le guérir. A l’inverse, quand la maladie est découverte à un stade localisé, c’est-à-dire qu’il y a uniquement la tumeur qui n’est que dans le poumon, la chirurgie est une excellente arme pour espérer une guérison. On arrive, dans les stades précoces, dans 90% des cas à obtenir cette guérison.
Vous avez évoqué 20% de survie à 5 ans tous stades confondus. Mais par contre, quand on a un stade précoce, on a 90% (de survie à 5 ans) ! Donc ce n’est plus du tout la même maladie. Dans un cas vous mourez (avant 5 ans) dans 4 cas sur 5, dans l’autre cas vous vivez dans 9 cas sur 10. Notre objectif aujourd’hui, pour tous les acteurs du cancer du poumon, c’est d’arriver à le découvrir justement à un stade localisé. Donc la grosse révolution, ce n’est pas le robot. C’est le dépistage, c’est le scanner thoracique. L’énorme révolution qui soignera le plus de personnes, c’est d’arriver à découvrir le cancer tôt afin de pouvoir permettre une chirurgie et de l’enlever à un stade localisé, précoce.
Fumeurs et anciens fumeurs invités à passer un scanner
On sait que 80% des victimes de ce cancer sont des fumeurs et d’anciens fumeurs. Rappelez-nous les règles de base, vos conseils aux gens qui fument ou qui ont fumé… C’est d’aller passer un scanner, mais à quel moment ?
C’est encore plus d’actualité. Il faut savoir qu’il y a aujourd’hui des recommandations, des publications dans le monde entier et certains pays qui ont commencé ce dépistage. La France débute un essai-pilote avec un programme qui s’appelle IMPULSION dont la région PACA fait partie. Il va proposer aux patients entre 50 et 75 ans qui ont fumé – on va dire plus d’une grosse quinzaine d’années -, de pouvoir bénéficier de ce dépistage.
Ou qui sont encore fumeurs…
Ils sont fumeurs encore ou anciens fumeurs. L’objectif c’est, si vous avez fumé, en gros si vous avez 50 ans et que vous avez été fumeur, il est probable que vous rentriez dans les critères de ce dépistage. On va vous proposer un examen qui est un examen indolore, qui dure 20 secondes, qui est gratuit, qui va vous permettre de passer un scanner thoracique qu’on dit faiblement dosé, faiblement irradiant, et qui va en 20 secondes regarder à l’intérieur de votre thorax. On va voir si on trouve une tâche.
C’est un petit peu comme si vous alliez faire le contrôle technique, comme si vous alliez voir votre dentiste. Il faut le voir comme une opportunité de s’assurer que je n’ai pas une carie. Quand je vais voir mon dermatologue, il regarde mes grains de beauté, ça ne veut pas dire que j’ai un cancer, que j’ai un mélanome; il vérifie mes grains de beauté. Donc en faisant ce scanner on va regarder à l’intérieur. Il est possible qu’on trouve une tâche et une tâche ne veut pas dire cancer, ce sera simplement l’opportunité de s’assurer d’une surveillance accrue chez les personnes à risque, c’est-à-dire fumeurs et anciens fumeurs.
Ne pas attendre les symptômes car alors c’est trop tard
Et c’est justement là, si on trouve quelque chose, un nodule, qui est encore localisé, qui est petit, qu’on va pouvoir l’opérer et éventuellement sans doute guérir la personne ? Alors que si on le découvre trop tard, eh bien c’est trop tard !
Exactement ! Si on trouve une lésion isolée, toute petite, on va soit la surveiller, soit commencer des explorations dont la fameuse fibroscopie robotique que j’ai évoquée où on va descendre à l’aide d’une caméra au plus proche de ce nodule, faire une biopsie et avoir un diagnostic. Si c’est bel et bien cancéreux et que la maladie n’est que dans le poumon, en fait on a l’opportunité de sauver la vie à ce patient qui aurait probablement découvert sa maladie sans ce dépistage à un stade beaucoup plus avancé, lorsqu’il aurait eu des symptômes. Lorsqu’on a les symptômes, c’est que généralement c’est trop tard, que la maladie s’est propagée en dehors du poumon, avec les fameuses métastases. Là, le pronostic est beaucoup plus sombre.
« Ce congrès, c’est une excuse… »
Je reviens au congrès de ce 11 septembre 2026 au palais du Pharo à Marseille. Quelle suite imaginez-vous à cette rencontre ?
On espère renouveler l’expérience avec nos collègues chinois dans le temps et pourquoi pas la prochaine fois en Chine. L’idée serait de pouvoir alterner la ville qui recevra cet événement et continuer à entretenir ces relations. Le congrès en lui-même, c’est juste une excuse. Ce qui nous plaît le plus, c’est de pouvoir débuter des projets de recherche scientifique, de mettre en commun notre expérience et notre activité afin d’avancer tous le plus vite possible vers ces nouvelles technologies. C’est le cas avec ces résultats de ces chirurgies par exemple après induction, où on a encore peu d’expérience, et donc l’idée c’est d’améliorer nos résultats dans les deux régions du monde.
Dernière petite question : allez-vous emmener vos invités chinois à la découverte de Marseille – bouillabaisse, Bonne Mère, Calanques, Vélodrome ?
L’idée est de leur faire découvrir la ville parce que c’est aussi ça qui est chouette dans ces congrès, ce sont des rencontres humaines. C’est d’ailleurs comme ça que ce congrès est né. Donc on va leur proposer le guide touristique, peut-être les Calanques, le petit train de Marseille. On a hâte de de leur montrer notre très belle ville de Marseille !
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