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[+ Vidéos] IHU Méditerranée Infection : Mais pourquoi tant d’enjeux …

La récente inauguration de l’Institut hospitalo-universitaire Méditerranée – un projet à plus de 100 M€ porté par le professeur Didier Raoult et son équipe – est un événement d’apparence banale qui cache pourtant une étape fondamentale de l’évolution de la médecine en France.

 

Construit en moins de trois ans sur le site de La Timone, l’Institut hospitalo-universitaire Méditerranée Infection a été officiellement inauguré le 28 mars, quinze mois après sa mise en service opérationnelle. Le projet à plus de 100 M€ porté par le professeur Didier Raoult et son équipe, qui figurent parmi les meilleurs chercheurs au monde dans leur domaine, marque une étape cruciale dans la prise en charge, l’enseignement et la recherche autour des maladies infectieuses.

Nés d’une réflexion lancée en 2009 sur les évolutions possibles du modèle des CHU, lancé en 1958 pour moderniser à la fois le soin aux malades et l’enseignement de la médecine en France, les IHU doivent en effet permettre aux meilleures équipes françaises de replacer l’Hexagone dans le peloton de tête de l’innovation médicale sur le plan mondial, en leur offrant les moyens matériels et humains nécessaires. C’est donc avec cet objectif en ligne de mire qu’un premier appel d’offres a été lancé en 2010, pour faire émerger les projets susceptibles de répondre à cette ambition de rayonnement planétaire dans les grands domaines de la médecine. Avec une ligne directrice commune : l’intégration obligatoire de quatre fonctions dans les structures nouvelles, c’est-à-dire le soin, l’enseignement, la recherche et la valorisation de cette recherche. En clair, le développement de nouveaux produits, de nouveaux médicaments, de nouvelles techniques et de nouveaux services commercialisables, sur la base des découvertes issues des équipes de chercheurs de l’IHU. Une dimension nouvelle pour la recherche médicale française, jusqu’alors peu encline à faire du business avec ses découvertes.

 

 20 dossiers déposés, 6 retenus

 Une vingtaine de dossiers ont été déposés en 2010, en réponse à cet appel d’offres qui visait l’excellence. Six seulement ont été retenus par le jury international indépendant constitué pour évaluer les projets. Parmi ces dossiers, celui de l’infectiologue marseillais Didier Raoult faisait partie des plus convaincants, puisque adossé à une équipe de chercheurs figurant déjà parmi les plus performantes et les plus productives au monde dans leur domaine. Le projet marseillais était, en outre, le seul à envisager la construction d’un hôpital entièrement nouveau et spécialement dédié à l’infection, au sens large du terme, c’est-à-dire aux maladies provoquées par des bactéries, des virus, des champignons ou des parasites.

Entamé début 2014, le chantier de cet établissement baptisé Méditerranée Infection s’est donc achevé à l’automne 2016, trois mois avant son entrée en fonction. Depuis, les patients souffrant d’une infection rare, compliquée ou particulièrement contagieuse, sont accueillis au sein de cet hôpital, dans des conditions de sécurité sanitaire encore jamais atteintes en Europe. Les 75 chambres individuelles de l’IHU sont en effet conçues spécifiquement pour ce type de patients, qui peuvent être réellement mis à l’isolement en cas de pathologie contagieuse. Une totale étanchéité des chambres, le traitement particulier et la désinfection de tous les flux d’air entrant et sortant du bâtiment, un contrôle d’accès très strict aux zones potentiellement infectées… doivent ainsi permettre de traiter les malades les plus gravement atteints sans risquer de laisser les agents pathogènes fuiter vers l’extérieur, par simple diffusion dans l’air ou via les proches du malade et les personnels soignants.

 

 

Fragilités de notre système au bioterrorisme

Le concept même de cet hôpital spécialisé a été formalisé par Didier Raoult au début des années 2000, pour les besoins d’un rapport commandé par le ministre de la Santé, à l’époque Jean-François Mattei, sur les fragilités de notre système au bioterrorisme, après les attaques à la lettre contaminée qui avaient tué cinq personnes aux États-Unis. Dans les réponses à apporter à ces nouvelles menaces, Didier Raoult avait ainsi suggéré la création de plusieurs infectiopôles sur le territoire national, dont un à Marseille. Il les imaginait capables de gérer une crise de cette nature, mais aussi de former les médecins du sud à l’infectiologie et de conduire des programmes de recherche sur les pathologies émergentes comme Zika, Ebola ou la grippe aviaire.

Ce schéma de fonctionnement décrit dans ce rapport de 2003, c’est peu ou prou celui de l’IHU Méditerranée Infection aujourd’hui. Dans ce nouvel hôpital, on soigne en effet les malades, on forme les jeunes médecins et chercheurs français et étrangers, on conduit des programmes de recherche sur une foultitude de sujets liés à l’infection, on développe de nouveaux produits et de nouveaux services en créant des start-up… mais on rayonne également à l’international, avec des laboratoires de recherche partenaires au Sénégal, au Mali, en Algérie, en Polynésie, en Guyane ou au Laos.

 

 

Le projet compliqué par …

Didier Raoult, professeur de médecine, un des rares chercheurs français à figurer au sommet des palmarès internationaux dans son domaine. ©DR

Plus d’une centaine de millions d’euros a été investie dans ce nouvel établissement, dont environ 75 millions pour le bâtiment et 35 millions pour les équipements, à la pointe de la technologie actuellement disponible, aussi bien pour le soin que pour les laboratoires de recherche, qui disposent des plateformes de matériels les plus performantes d’Europe et parfois du monde, comme c’est le cas pour la spectrométrie de masse, qui a notamment permis de ramener de plusieurs heures, voire plusieurs jours, à seulement quelques minutes, le temps nécessaire pour identifier un agent infectieux dans un prélèvement et poser un diagnostic précis et fiable.

Pour autant, la construction de l’IHU Méditerranée Infection n’a pas été un long fleuve tranquille. La personnalité hors normes de Didier Raoult, un des rares chercheurs français à figurer au sommet des palmarès internationaux dans son domaine, les jalousies que sa réussite a suscitées et suscite encore, la situation structurellement complexe de l’assistance publique – hôpitaux de Marseille au plan financier et les fluctuations politiques, au niveau local comme au plan national, ont longtemps fait peser de sérieuses menaces sur ce projet, quand bien même son financement était en grande partie garanti par l’État, puisque décidé dans le cadre des investissements d’avenir voulus par Nicolas Sarkozy.

 

Á l’été 2017, alors que l’hôpital fonctionnait sans difficultés majeures depuis six mois, des affaires de harcèlement sexuel et moral révélées dans une lettre anonyme et reprises par les syndicats ont également contribué à dégrader l’atmosphère autour de l’IHU. Certaines dénonciations n’ont débouché sur aucune suite, d’autres sont toujours l’objet d’enquêtes. Et le CNRS a été prié par la justice de réintégrer un de ses chercheurs impliqué dans ces affaires et déjà révoqué, a priori un peu hâtivement…

Des affaires lourdes et potentiellement graves qui ont certes terni le tableau, mais pas au point d’empêcher les succès de l’IHU aux niveaux scientifique et médical, avec déjà un accroissement sensible du nombre de publications dans les revues scientifiques les plus prestigieuses pour ses chercheurs, une dizaine de start-up créées, une cinquantaine de nouveaux brevets déposés et un taux optimum de remplissage des lits d’hospitalisation. Sans compter l’intérêt suscité par ce projet au niveau international, avec les nombreux articles qui lui ont été consacrés par des revues scientifiques comme The Lancet ou Clinical Infectious Diseases, ou la visite de plusieurs délégations étrangères intéressées par le concept et les technologies mises en œuvre à Marseille pour comprendre et combattre les infections.

Une façon de continuer à écrire une histoire dont les origines remontent à l’antiquité et dont l’héritage s’est transmis au fil des siècles, dans une ville marquée par son rapport à l’infection et à l’épidémie. De la première école de médecine de France jusqu’à cet IHU, en passant par la grande peste de 1720, la création du service de médecine infectieuse et tropicale des armées ou la construction du premier lazaret, la cité phocéenne a toujours subi l’assaut des maladies et toujours cherché à s’en prémunir. Avec, convenons-en, une réussite durable…

 

— Hervé Vaudoit —

 

 

 

 

Au sujet de ADELINE DESCAMPS

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