Happy Womens Day illustration. Native indian paper cut girl silhouette with women group inside, female crowd for equal rights march or peaceful protest concept.

« MA JOURNÉE DE LA JOURNÉE DES DROITS DES FEMMES, PAR LAURE, 32 ANS, CIS, BLANCHE, HÉTÉRO, AB+, PCR NÉGATIF »

IL PARAIT QU’ON NE DIT PAS LA JOURNÉE « DLAFAME ».

J’ai de la chance. Je sais que j’ai de la chance, en ce matin du 8 mars, où Cindy Lauper me réveille avec « Girls just wanna have fun ». Sauf quand j’achète des culottes menstruelles à 65euros, je me pose rarement la question de mon genre, et je me doute bien que c’est parce que d’autres l’ont fait pour moi. Alors, quand je décide d’entamer l’écriture d’un papier sur ce que j’appelle encore « la journée de la meuf » à ce moment là, un malaise me prend. Oui, je suis démunie face au sujet. Je ne sais pas quoi en dire, ni quoi en penser, moi qui me suis contentée
d’être là et d’arrêter de porter des soutifs (parce qu’ils font mal). Une remise à niveau s’impose.

L’erreur viendrait des mauvaises traductions francophones de l’onusien «international women’sday ». En France, en 2021, on sait désormais traduire l’anglais et on dit la journée internationale des droits des femmes. C’est la même chose ? Pas sûr, d’après notre mère la grammaire.

La journée de la femme, c’est une proposition nominale. La journée est celle dédiée à la femme, placée en complément du nom. Non essentiel, le complément du nom peut être supprimé, et il nous reste une journée de rien du tout. « La femme » est ici au singulier. De quelle femme s’agit il ? Est ce la journée de Claudia, de Naïma ou de Proserpine ? Dur à dire, car il semble s’agir de la femme en tant qu’entité genrée. La femme conceptuelle, peut-être même la femme idéale. Bref, celle qui n’existe pas.

La journée internationale du droits des femmes voit apparaître un adjectif : « internationale ».
C’est donc une journée pour toutes les nations du monde entier, qui nous invite à penser l’ailleurs et le « un peu plus loin que mon quartier de rue de la rep ». Deux compléments du nom précisent désormais la chose : des droits des femmes. On dédie donc ce jour non pas à Kim K femme
idéale, mais aux règles, aux prérogatives et aux libertés des femmes, au pluriel cette fois ci, c’est à dire de toutes les femmes, de tous les pays (Proserpine Claudia et Naïma incluses).

En bref, « la journée de la femme » ressemble cruellement à la journée du chocolat ou la journée
du godemichet, c’est à dire à un concept marketing susceptible de fabriquer du dollar. Avis aux amatrices, s’il y en a qui rêvent d’une (déplorable) deuxième saint Valentin et d’un nounours fabriqué en chine avec dessus marqué « amour », on leur souhaite de tout coeur une bonne
journée de la femme 🎉.

En revanche, la journée internationale des droits des femmes annonce un tout autre projet, à vrai
dire bien plus intimidant. Les droits des femmes, on ne saurait leur souhaiter bonne fête. Mais les lister, les protéger, les revendiquer ou en débattre, ça, on peut. Pour moi qui comptait me gaver de mon chéri, ce n’est pas du tout la même journée qui s’annonce.

ELLE NE DATE PAS DU 8 MARS AVANT JC.

Moultes légendes abondent sur le premier huit mars. L’histoire suggère que la première journée
des femmes aurait vu le jour en URSS, où elle est encore jour férié et chômé au cour duquel les messieurs offrent à leurs mesdames poèmes, restaurants et tonnes de fleurs arrivées par cargo de Hollande.

En France et aux Etats-Unis, cette « journée de ma femme » se serait mue en un jour consacré aux revendications des suffragettes et des luttes ouvrières militant pour le droit de vote. Officialisé par l’ONU depuis septante sept, le 8 Mars propose un bilan annuel des situations des femmes dans le monde et s’accompagne inévitablement d’un cortège de chiffres qui fait froid dans le dos.


1 femme meurt tous les 3 jours sous les coups de son compagnon. 1 femme sur 10 a subi des
violences au sein de son couple. Seulement 24% des parlementaires dans le monde sont des femmes. 100% des femmes déclarent avoir déjà été harcelées dans les transports en commun.
Seulement 33 des directeurs généraux au classement Fortune 500 sont des femmes. Jane
Campion est la seule femme a avoir gagné une palme d’Or au festival de Cannes sur 73 ans et
Kathryn Bigelow la seule a avoir gagné un Oscar. A poste et compétences égales, les hommes
gagnent 19,2 % de plus que les femmes en France. Depuis 1970, on dit que 23 millions de
personnes ne seraient pas nées parce qu’elles étaient des fœtus de femmes. 23 millions. Qui sait
compter jusqu’à 23 millions ?

sources : étude PNAS, HCEfh 2015, ENVEFF, ONDRP, INSEE, Rapport du secrétaire général des nations unies
(unwomen.org)


Devant ces statistiques accablantes, de nouvelles formes de féminismes voient le jour. Nombre de femmes prennent les pancartes et manifestent le 8 Mars au nom de leurs sœurs, mères et cousines du monde entier. A Marseille, elles étaient sur le vieux port, scandant slogans et chansons. Je les ai croisées, et je n’ai pas pu faire semblant que cette année, la question des droits des femmes ne m’était pas posée.

8 MARS, MAIS DES CENTAINES DE GRANDES INTERROGATIONS.


D’abord, pourquoi moi, qui vit dans le monde, je suis passée entre les mailles du féminisme ultra militant ? Est ce que si je me suis toujours pensée comme une personne plutôt que comme une femme, c’est le signe que mes mémés ont bien fait le job, ou bien c’est un indice de mon ignorance ?


Dans mon pays, j’ai la sensation que le combat féministe est gagné sur le plan idéologique : je divorce, j’avorte, je postule, je PMA, je garde mon nom et je vais au prudhomme comme je le veux. Est ce que la révolution féministe a déjà eu lieu ? Pourtant, un malaise semble subsister et des pratiques résister. Pourquoi ? Est ce le féminin qui souffre encore de ses stigmates ou le masculin qui peine à se redéfinir ?
Quel rôle jouent les hommes ? Comment doit on les éduquer quand ils sont petits ? Est ce que j’ai raison de leur sourire quand ils me disent tu es belle dans la rue ? Est ce que j’ai tort de les ignorer quand ils me sifflent ? Est ce que je dois cacher que cela me fait il plaisir quand ils portent
ma valise ? Comment dois-je me comporter avec eux pour épargner de futures douleurs aux autres ?


Et moi, qui suis là, qu’est ce que je peux faire pour celles qui souffrent très loin ? Est ce que tourner Ocean’s 8 avec des femmes plutôt qu’avec George Clooney, c’est utile pour les filles que l’on marie de force en Afghanistan ? Comment ne pas confondre le féminisme et le marketing ?
Que puis-je faire de cette solidarité spontanée et de cette blessure fondamentale que je ressens pour toutes les femmes opprimées ? Et d’abord, pourquoi je la ressens si fort ?


Et ici, là ou je suis, est ce qu’il y a une bonne façon d’être une femme ? Y’a t’il des personnes légitimes pour me prescrire comment être ? Est ce que si je ne suis pas militante, je suis encore une femme digne de ce nom ? Pourquoi est ce que parfois, j’ai honte ? Est ce que je devrais
imiter la domination masculine et ses codes ? Est ce que l’égalité saura conserver ce qui fait ma différence ? Est ce que j’ai déjà été recrutée juste parce que je suis une femme, et est ce que ça me fait de la peine ? Comment puis je passer
d’une catégorie à un individu, en respectant les autres et moi-même ?


Autant de questions qui font que cette année, masquée comme jamais, je décide de vivre cette
journée des droits des femmes, pour de bon, et d’examiner ce qu’elle bouscule en moi. Je squatterai le vieux port avec les filles, je me rendrai à une journée de débat féministe à Aix enProvence, et je rencontrerai trois personnages qui me donnent matière à réfléchir

Auteur : Laure LOCHET

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