Bernard Bigot manque déjà à Iter

Nommé en 2015 à la tête du programme international de recherche sur la fusion nucléaire implanté à Cadarache, ce scientifique visionnaire et manager hors pair avait remis le projet sur les bons rails, à l'heure où plusieurs partenaires envisageaient de quitter le navire. Il s'est éteint samedi à l'âge de 72 ans. Lui trouver un successeur à la hauteur ne sera pas chose aisée.

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Il était un grand serviteur de l’Etat, de la science et de l’humanité tout entière. Directeur général d’Iter Organization depuis 2015, Bernard Bigot s’est éteint samedi 14 mai à l’âge de 72 ans, emporté par la maladie. Un coup dur pour le projet Iter, même si les sept années qu’il vient de passer à la tête du plus ambitieux et du plus coûteux programme de recherche scientifique dans le monde l’ont mis à l’abri de ce type d’événement dramatique. Bernard Bigot s’y était lui-même employé, sachant que le pas de temps nécessaire pour qu’une recherche de cette nature aboutisse excède très largement l’existence des hommes qui l’ont rendue possible.

« Impact unique et sans précédent »

Et s’il y en a un qui a rendu Iter possible, c’est bien lui. En reprenant la barre de cet énorme navire alors à la dérive, il a non seulement permis à ce vieux rêve d’une énergie illimitée, propre et peu coûteuse, de rester en vie, mais il a également créé les conditions pour qu’il continue de prospérer sur le site de Cadarache, où le chantier va bon train. Les travaux de génie civil sont en effet quasiment bouclés et, selon Iter Organization, 75% des tâches indispensable à la production d’un premier plasma sont désormais réalisées.

« Son impact sur le programme a été unique et sans précédent, estimait samedi Massimo Garribba, le directeur général adjoint pour l’Énergie à la Commission européenne et président pour deux ans du conseil d’Iter. Son courage, son discernement et son exceptionnelle volonté ont rendu à Iter sa place légitime et son rôle emblématique. Reflétant la conviction qui animait Bernard Bigot, Iter porte aujourd’hui la promesse d’une source d’énergie propre, sûre et virtuellement illimitée. Cette disparition nous bouleverse et c’est en poursuivant notre engagement pour le succès d’Iter que nous honorerons le mieux la mémoire de Bernard Bigot. »

Le Japonais Eisuke Tada pour assurer l’intérim

Lui succéder ne sera donc pas chose aisée. Pour l’heure, c’est le directeur adjoint du programme, le Japonais Eisuke Tada, qui assure l’intérim, le temps que se réunisse le conseil d’Iter qui désignera son successeur. Aucune date n’a encore été fixée. « Nous ne savons pas si un conseil extraordinaire va être convoqué ou si nous allons attendre celui programmé en juin », explique un membre d’Iter.

Composé des représentants de chaque membre du projet, ce conseil se réunit au moins deux fois par an. Au début, il tournait entre les différents pays membres, mais il siège de façon permanente à Cadarache depuis 2014, afin de tenir compte des mesures d’interdiction de séjour en Russie prises par certains Etats membres pour leurs ressortissants, à la suite de l’annexion de la Crimée. Depuis 2020, ces conseils se sont même tenus en visioconférence, du fait de la pandémie de Covid. Celui de juin prochain devrait être le premier à se tenir sur le site de Cadarache depuis le début de cette crise sanitaire.

Bernard Bigot

Oiseau rare

La question de cette succession paraît d’autant moins aisée que « le nombre de personnes qui possèdent les compétences nécessaires dans le monde ne sont pas très nombreuses », selon un bon connaisseur du microcosme. Et celles dotées de toutes les vertus que l’on prêtait à Bernard Bigot sont encore moins nombreuses. « Lui, c’était un peu l’oiseau rare, rappelle notre interlocuteur. Il avait l’avantage d’être à la fois un haut-fonctionnaire expérimenté, un scientifique de haut niveau, un gestionnaire rigoureux, un manager d’exception et un fin diplomate, capable de gérer les situations politiques les plus complexes. »

Il l’avait encore prouvé ces dernières semaines, en maintenant le cap malgré le choc de la guerre en Ukraine et la centaine de scientifiques russes présents sur le site de Cadarache. « Un projet de cet ampleur, dont la naissance remonte à 1985 et qui impliquait d’emblée la Russie, les Etats-Unis, l’Europe et la Chine, ne peut pas être perméable aux soubresauts géopolitiques du moment, souligne un membre d’Iter Organization. Sinon, il serait inutile de chercher à rassembler 35 pays sur une ambition scientifique qui nécessite de travailler la main dans la main pendant plusieurs décennies. » Les chercheurs associés dans Iter ne sont donc pas inquiets sur la poursuite de la participation russe, qui a jusqu’à présent toujours livré les pièces qu’elle devait fabriquer en temps et en heure.

Un parcours exceptionnel au service de la science et son pays

Avant de prendre la tête du projet, en 2015, Bernard Bigot avait déjà largement fait ses preuves. Celles et ceux qui le connaissaient bien n’ont donc pas été surpris de sa réussite comme chef de file du plus vaste conglomérat de cerveaux d’exception jamais rassemblé sur cette planète. Formé à l’Ecole normale supérieure, il était agrégé de physique, docteur en chimie physique et a longtemps enseigné à l’Ecole normale supérieure de Lyon, qu’il avait contribué à créer dans les années 1980.

Avant de rejoindre Iter, d’y initier les réformes et d’y insuffler un esprit et une dynamique unanimement salués, Bernard Bigot avait accompli deux mandats successifs d’administrateur général du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies renouvelables (CEA), après un long bail comme haut-commissaire à l’énergie atomique. Impliqué à divers titres depuis plus de 20 ans dans le projet Iter et la recherche sur la fusion nucléaire, il est décrit par ses pairs comme un visionnaire, un grand scientifique et un meneur d’hommes, au service de son pays et des causes en lesquelles il croyait, à commencer par la fusion.

« C’est l’énergie qui conditionne le développement économique, social et humain, disait-il ainsi. Aujourd’hui, 80% de l’énergie consommée dans le monde est issue de combustibles fossiles, et nous savons tous que cette ressource s’épuise et qu’elle fait peser de lourdes menaces sur la planète. Au contraire, avec la fusion, nous pouvons disposer d’une énergie propre pour des millions d’années. Il est de notre responsabilité envers les générations futures de tout mettre en oeuvre pour maîtriser et exploiter cette source d’énergie. »

Gageons que ses successeurs s’emploieront à transformer sa conviction en réalité.

Hervé Vaudoit

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