Enquête Cosquer : En immersion dans le chantier de la grotte (2/5)

Partons à la découverte du chantier de la réplique de la grotte Cosquer, en compagnie des principaux acteurs de sa réalisation. Ce lieu, unique en son genre, doit ouvrir au public en juin 2022 sur le site de la Villa Méditerranée, qui s'appelle désormais Cosquer Méditerranée.

Dossier Grotte Cosquer

C’est sur les conseils avisés de Laurent Delbos, chef de mission pour la société Kleber Rossillon, qui avait déjà travaillé sur la réplique de la grotte Chauvet, que nos caméras curieuses ont eu eu la chance de déambuler au coeur d’un chantier encore loin d’être finalisé. Durant cette visite exclusive, le responsable de ce gigantesque barnum a pris le temps de détailler avec précision plusieurs points essentiels de la future réplique de la grotte.

Cosquer Méditerranée a pu bénéficier de l’expérience des équipes qui étaient déjà de la partie sur la reconstitution de la grotte Chauvet. Malgré ce précieux atout, le déroulé était loin d’être évident, puisque les deux projets restaient fondamentalement différents.

Une nécessité : s’adapter à un bâtiment déjà existant

La grande particularité de « Cosquer Méditerranée » par rapport aux autres centres d’art rupestre tel que Lascaux et surtout Chauvet, est de faire le pari de l’installation en milieu urbain, sur la grande esplanade du « J4 », où ont pris place le Mucem et la Villa Méditerranée depuis 2013.  

Le projet s’articule autour d’une restitution minutieuse de la grotte originale et de ses panneaux ornés. A cette quasi réplique viennent s’ajouter un espace scénographié dédié à la plongée sous-marine, la projection d’un film sur la découverte de la grotte par Henri Cosquer, une librairie-boutique, un espace de restauration, un amphithéâtre et des salles de conférence.

Le site de la Villa Méditerranée, entièrement repensé, doit permettre aux futurs visiteurs une plongée unique dans  la cavité du cap Morgiou, « à la manière de découvreurs », et prolonger leur immersion au centre d’interprétation archéologique situé dans le porte-à-faux du bâtiment. Une exposition permanente ouverte à tous les publics sera également consacrée à la préhistoire et à la montée du niveau de la mer.

Un bâtiment réinventé pour accueillir un parcours initiatique et son public 

Conçue par les architectes Stefano Boeri et Ivan Di Pol, le bâtiment original a été conçu comme un esquif, avec une avancée de 40 mètres située à 19 m au-dessus d’un bassin d’eau de mer artificiel de 2000 m2. Dans sa future utilisation, du sous-sol au 3e étage, il a été repensé pour mettre en valeur les différentes étapes d’un parcours totalement intérieur qui conduit les visiteurs du rez-de-chaussée, au niveau – 2, jusqu’à une remontée vers la lumière au 3ème étage, dans les espaces du porte-à-faux, véritable vigie sur la baie de Marseille.

Des nouveaux aménagements pour plonger les visiteurs dans l’univers marin  

L’architecte Corinne Vezzoni, qui a orchestré le réaménagement, explique que « la principale contrainte du bâtiment, avec ce grand porte-à-faux, est une multitude de poteaux d’ancrage entre lesquels je devais lover la réplique de la grotte, soit 60 % de la totalité. L’objectif était de faire renaître le bâtiment, d’utiliser et d’optimiser tous les espaces disponibles, avec leurs contraintes et leur potentiel. Les aménagements contribuent à plonger le visiteur dans l’univers marin, dès l’accès à la Villa Méditerranée ». 

Plongez dans un jardin géologique avec en plus la présence de l’eau   

Laurent Delbos précise que « l’actuelle Villa Méditerranée, dans son architecture, son édification, a une identité forte. Il est aisé de comprendre que la difficulté a été de taille, toujours par rapport à la réplique Chauvet, pour fondre la découverte d’Henri Cosquer dans ce décor. Nous sommes ici dans une grotte où nous n’avons pas la hauteur des vastes salles présentes sur la réplique de Chauvet. Ici, nous sommes plutôt dans l’intime, dans une espèce de jardin géologique, comme le dit Henri Cosquer. »

Bref, un milieu complètement différent, où « on retrouve cette autre particularité dans  la visite du public, aussi. Pour une meilleure qualité, il fallait innover et on ne pouvait pas faire comme à Chauvet. Autre grande nouveauté, l’eau, qui fait partie intégrante du décor. Dans les modules de visite, le public sera entouré d’eau dans trois salles de la réplique, exactement comme dans la vraie grotte Cosquer. »

Il est donc aisé de comprendre que le fait de s’adapter à un édifice déjà bâti  a fortement complexifié la réalisation. Ce premier écueil intégré, reste alors à gérer la problématique du timing, qui doit impérativement être respecté du côté de la cité phocéenne.

« Toutes les études étaient connues pour Chauvet, alors que l’on découvre ici, un peu au fur et à mesure, les nouvelles informations, les nouvelles données validées par le ministère de la Culture qui sont à prendre en compte. D’autant que nous n’avons pas en notre possession le corpus de la grotte. Il est très difficile d’avoir sous la main la bonne photo, le bon relevé. Pour faciliter la tâche des équipes, des géologues experts viennent deux fois par semaine pour s’entretenir et vérifier le travail des sculpteurs, des modeleurs. Pour résumer, nous sommes dans l’obligation de nous réadapter sans cesse », explique Laurent Delbos.

Des questions multiples et pas forcément de réponses  

Pour mener à bien ce projet pharaonique, ou plutôt préhistorique, les différents professionnels qui se succèdent doivent sans cesse répondre à une pléiade de questions :

  • Comment restituer la grotte Cosquer 30 ans après sa découverte sans y avoir un accès direct ?
  • Comment faire tenir les 2 300 m2 de la grotte originale, à la forme d’un huit, au niveau -2 de la « Villa Méditerranée », dans un carré de 1750 m2 ?
  • Comment imaginer une visite en mesure de rendre fidèlement la topographie complexe du site, ses passages étroits, ses altimétries différentes, la présence de l’eau et l’abondance d’œuvres dessinées et gravées, disséminées sur l’ensemble des voûtes et parois ?
  • Comment concevoir et réussir un tel site afin qu’il réponde aux exigences scientifiques, culturelles, comme à l’accueil du public en termes de circulation, structures porteuses, préservation de l’amphithéâtre existant…

C’est au quotidien que les spécialistes avancent à pas de fourmi dans ce casse-tête grandeur « presque » nature. Les vidéos exclusives de la balade des équipes de mprovence vous permettront de commencer à vous imprégner de l’atmosphère qui règne dans les boyaux et les salles de Cosquer Méditerranée. Pour s’assurer que la réplique collera au maximum à l’original, il était nécessaire de mettre en place une collaboration étroite avec le premier homme qui a eu l’opportunité de poser le regard sur ce lieu unique.

La collaboration étroite entretenue avec Henri Cosquer 

Ainsi, le découvreur a été associé dès le départ à la conception du modèle 3D. Il s’avoue d’ailleurs pleinement satisfait du rendu, même s’il n’est pas encore totalement finalisé. Une chose semble évidente : tout doit être fait pour coller au plus près de la découverte, dans le but de faire baigner au maximum le public dans l’univers du plongeur, désormais associé pour toujours à la grotte.

« Depuis le début du chantier, nous avons souvent montré notre travail aux scientifiques et à Henri Cosquer », poursuit Laurent Delbos. « Il a été pour nous le juge de paix. La première fois que l’on a pu faire le modèle 3D, après plusieurs mois d’un travail réalisé avec la société Perspectives, basée à Aix-La Duranne, nous l’avons immédiatement invité. Nous l’avons équipé d’un casque de réalité virtuelle et lui avons dit  » allez, rentrez dedans et dites-nous nous si c’est la grotte que vous avez découverte ?  » Il est essentiel qu’il valide notre travail de restitution, que ce soit sur le principe, sur le ressenti ou sur la future expérience du visiteur. » Car, n’en doutez pas, en poussant la porte de Cosquer Méditerranée, vous pénétrez dans un lieu d’exception.

Une entrée par un bassin où sera amarré la réplique du bateau de Henri Cosquer 

L’entrée du public s’effectuera par une passerelle sinueuse flottant sur des plots, au-dessus d’un bassin où sera amarré une réplique du « Cro-Magnon », le bateau support du Centre cassidain de plongée, le club qu’a créé et dirigé Henri Cosquer à Cassis. « C’est en déambulant sur cet ouvrage que le visiteur commencera son exploration maritime. Ce parcours sur l’eau sera un premier clin d’œil au cabotage le long des calanques pour accéder à la grotte sous-marine », explique Maxime Claude, associé du cabinet Vezzoni. 

Au rez-de-chaussée, la visite du club de plongée du découvreur de la grotte  

Dans l’Atrium, au rez-de-chaussée, un espace scénographié évoquera l’univers de la plongée sous-marine à Cassis au temps de la découverte de la grotte. Les visiteurs entreront dans le club de plongée de Cosquer où seront exposés des scaphandres des années 1980-90, des mélanges pour grande profondeur, différents objets, des affiches…

À la sortie du centre de plongée, la visite se poursuivra par « Le France », bar connu des plongeurs locaux, reconstitué tel qu’il était dans les années 1980. Avant d’emprunter une rue pavée pour regagner l’atrium et amorcer la phase sous-marine de la visite, à bord d’une cage de descente.  

3D Cosquer club de plongée

Une descente à 37 mètres de profondeur 

D’une capacité de 24 personnes, cette cage donnera accès à des écrans simulant la descente à 37 mètres de profondeur avant d’arriver au niveau -2, dans une station sous-marine d’où les visiteurs embarqueront dans les modules d’exploration. « Le propre club de plongée d’Henri Cosquer, son bateau avec lequel il a découvert la grotte, et ce dans le même bâtiment… La visite se veut la plus fidèle à son univers », insiste Laurent Delbos, évoquant « un itinéraire qui se terminera avec ce bijou, au 2ème étage, sous la forme de la reconstitution de la grotte, puis dans l’amphithéâtre, avec le film sur l’expérience connue à l’époque de la découverte. » 

La réalisation d’un futur vestige de la grotte 

Le public assistera à la projection dans l’amphithéâtre Jean-Courtin, situé au niveau R-2, avec le film de l’aventure Cosquer qui raconte en huit minutes la découverte de la grotte et les recherches qui ont suivi sous la direction du Service régional de l’archéologie (SRA) de Provence-Alpes-Côte d’Azur. « Cerise sur le gâteau, conclut Laurent Delbos, on sait que la grotte, la vraie, est aujourd’hui en péril. De cette manière, nous avons conscience ici de construire un témoin. La vraie grotte n’est pas du tout accessible et on se dit que nous travaillons à la réalisation d’un futur vestige qui restera un témoignage éternel. Nous sommes en train de la restituer telle qu’elle était. Des œuvres sont déjà abîmées dans l’originale et peuvent encore se détériorer. Elles pourront toujours être visibles avec la réplique. Les différents acteurs du chantier ont conscience de cette mission. Les gens qui restituent la grotte initiale le font dans cette idée. »

Embarquez à bord de véritables modules d’exploration

Thierry Félix, docteur en préhistoire, en charge du commentaire de la visite, forme un binôme essentiel avec Laurent Delbos. Il insiste sur l’une des particularités de la réplique Cosquer, en l’occurrence cet outil de compréhension qui devra guider le parcours itinérant des quelque 800 000 personnes attendues la première année.

Pour plonger au coeur du site, des nacelles d’exploration, électrifiées et silencieuses, accueilleront par six les futurs visiteurs. Elles effectueront les 220 mètres du parcours dans une semi-obscurité, à la vitesse de 0,377 km/h, en 35 minutes. Dotés de casques audio synchronisés, les visiteurs découvriront progressivement les panneaux ornés qui s’éclaireront à leur approche. Le circuit, entouré d’eau et traversant trois salles de la grotte, permettra alors d’admirer toutes les entités d’art pariétal et d’en comprendre l’intérêt.

Visite virtuelle de la grotte Cosquer
Une ébauche virtuelle de la future visite de la grotte Cosquer @KleberRossilon

Près de 600 représentations et un bestiaire de 12 espèces en 200 figures 

En tout, « Cosquer Méditerranée » doit reproduire près de 600 représentations – peintures et gravures – présentes sur les voûtes et les parois de la « vraie » grotte Cosquer. Un bestiaire riche de 200 figures animales qui représentent 12 espèces différentes : cheval, pingouin, bison, cerf, antilope saïga, phoque, pingouin, poisson… Sans oublier les célèbres empreintes de mains rouges et noires, comme l’explique Frédéric Prades, le directeur du site.

Parmi les points particulièrement délicats, le dossier de l’éclairage est au coeur de toutes les attentions. Il est en effet primordial de rendre avec précision l’ambiance du cap Morgiou. Une chose est sûre : il reste encore de nombreuses améliorations à apporter et elles se feront quasiment au dernier moment. Il faut dire que le puzzle est complexe à assembler, avec notamment 360 m2 de bassins qui devront refléter les parois, les peintures et toute la brillance originelle de la vraie grotte. Un travail d’orfèvre !

« L’éclairage est essentiel sur un tel projet »,  détaille Laurent Delbos, ajoutant que « il y a du relief, des ombres portées, des parois à montrer ou non, mais encore des couleurs à faire ressortir. Et en plus, ici, nous avons de l’eau ! Le plus important est de fournir assez de luminaire à certains endroits pour pouvoir les faire évoluer aussi. Il y a une énorme complexité à bien éclairer, à la fois de la peinture et de la gravure, le tout en se déplaçant avec un discours. Il y aura de la frustration, mais on aura tout réalisé pour faire au mieux. »

L’étude de la grotte Cosquer est toujours en cours 

A ce jour, le chantier marseillais n’est pas encore terminé, même s’il est en très bonne voie. Quant à l’étude de la grotte originale, elle est loin d’être arrivée à son terme.  Modélisation 3D, découpage de la grotte en six écailles, reconstitution des parois en béton, réalisation des panneaux ornés en résine, restitution de l’aspect de la roche et reproduction des dessins et gravures : chaque étape requiert des savoir-faire spécifiques. Le travail de restitution repose intégralement sur les données recueillies lors des campagnes d’étude.

Une reproduction 3D grotte Cosquer
Pour reproduire les parois de la grotte en collant au plus près de la réalité, l’équipe de Kléber Rossillon s’est notamment appuyée sur les relevés de scanner 3D effectués dans la grotte par le géomètre et topographe Bertrand Chazaly, de Fugro Geoid. (©BertrandChazaly)

La difficulté d’accès au site rend impossible la vérification de l’exactitude des réalisations en temps réel.

En attendant, l’immersion qui sera proposée aux chanceux du J4 sera unique en son genre et deviendra sans douter un atout touristique de taille pour la cité phocéenne, le département et même la région. Un dossier qui sera au coeur de toute l’attention de mprovence pour le prochain volet de l’enquête consacrée à cette merveille qu’est la grotte Cosquer.


Le groupe Kleber Rossillon

Créé en 1997, le groupe Kléber Rossillon est rattaché à la holding familiale « Sofra » qui emploie aujourd’hui plus de 400 salariés. Le groupe exploite actuellement douze sites touristiques et culturels en France et Belgique, où ils prévoient d’accueillir deux millions de visiteurs en 2022. Le groupe gère depuis 2015 le site préhistorique de la Grotte Chauvet 2, en Ardèche, qui accueille 350 000 visiteurs par an.

Il est ainsi chargé de la conception-réalisation de la Grotte Cosquer et assurera son exploitation jusqu’en 2045. Pour l’essentiel, la plupart des entreprises en charge du projet sur le site de la Villa Méditerranée  ont déjà travaillé sur des projets similaires, notamment la réplique Chauvet, dont les méthodes sont aujourd’hui appliquées et réutilisées en grande partie sur le projet Cosquer Méditerranée ? 


 1985-2022 : les temps forts du projet Cosquer  

1985 

Le plongeur Henri Cosquer découvre l’entrée de la galerie menant à la grotte. 

1991 

3 septembre, déclaration de la grotte par Henri Cosquer au DRASSM (Département des recherches archéologiques et subaquatiques et sous-marines.) 

19 au 21 septembre : première expertise menée par le DRASSM, confiée à l’archéologue Jean Courtin (CNRS). 

1992 

Classement de la grotte au titre des monuments historiques. 

1992 – 94 

Campagnes de relevés et d’études sous la direction de Jean Courtin (in situ) et Jean Clottes (à l’extérieur).

1994

Relevé partiel des volumes par scannage, une opération conduite par EDF. 

2000 

La grotte passe sous le contrôle du service régional de l’archéologie (SRA) de la DRAC Provence-Alpes-Côte d’Azur dont le responsable est Xavier Delestre. 

2000-2005 

Prospections menées par Luc Vanrell, Michel Olive et Jean Courtin. 

2016 

Début des relevés 3D. 

16 décembre : décision de l’assemblée du conseil régional Provence-Alpes-Côte d’Azur de créer un « projet de valorisation du patrimoine de la grotte Cosquer » sur le site de la Villa Méditerranée 

2018 

29 juin, convention entre l’État et la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur pour un projet de restitution. 

2019 

16 octobre : la délégation de service public est attribuée au groupe Kléber Rossillon.

2020 

Le ministère de la Culture confie à Cyril Montoya, conservateur régional adjoint de l’archéologie DRAC Occitanie,  la responsabilité des recherches scientifiques sur la grotte Cosquer en associant le laboratoire de préhistoire Lampea.

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