Occupations des lieux culturels : 1 mois d’occupation et 102 lieux occupés

Au 9 avril, le mouvement d’occupation des théâtres, parti de l’Odéon à Paris le 4 mars dernier, s’est étendu à plus de cent lieux et la montée en puissance des occupations et actions « coup de poing » continue malgré le confinement imposé par le Président de la République Française. Le gouvernement a interdit notamment tout rassemblement festif, la vente et consommation d’alcool sur la voie publique, ainsi que tout regroupement de plus de 6 personnes en extérieur, à l’exception des manifestations déclarées en Préfecture.

Manifestations, occupations, et confinement

Les manifestations sont autorisées sous condition : pas plus de 5000 participants, respect des gestes barrières et pas de buvette (article 3-1 du décret du 29 octobre 2020  modifié par le décret du 2 avril 2021), notamment en ce qui concerne les manifestations « revendicatives ».

En effet, la manifestation doit être en conformité avec les articles L.211-1 et -2 du code de la sécurité intérieure. La déclaration préalable doit mentionner les mesures prises pour respecter les consignes sanitaires (article 3 du décret du 29 octobre 2020) et le préfet ne peut en interdire la tenue qu’au motif de trouble de l’ordre public et/ou non-respect des consignes sanitaires, interdiction devant être dûment motivée afin de ne pas porter atteinte à la liberté fondamentale de manifester ses opinions, et ce même en période de confinement et de couvre-feu.

Néanmoins, la mise en place du confinement a poussé certains préfets à demander aux directeurs de lieux occupés de faire partir leurs occupants et occupantes, arguant le non-respect strict des mesures sanitaires par les dits occupant.e.s, prétextant également le durcissement des règles de regroupement en intérieur, limitant le nombre de personnes à 6 dans la sphère privée. Certains lieux ont vu leur jauge d’occupant.e.s rabaissée à 6 (à la Colline à Paris), d’autres le nombre de jours d’occupation limités à deux après-midi (au Frac à Marseille), d’autres encore ont obligé les occupants à partir du théâtre (au Liberté à Toulon).

Un flou juridique sur lequel s’achoppent préfets et garants de l’ordre, directeurs et directrices de lieux à qui il incombe de choisir in fine de laisser ou non les occupants et occupantes au sein de leur établissement, et les dits occupants et occupantes. De négociations en tractations, avec des jauges covid réduites, notamment pour les nuitées et la tenue des AG, les occupations peuvent être maintenues, d’autant plus que sont proposés au sein des lieux occupés des ateliers à caractère professionnel permettant aux salariés d’approfondir leur compétence.

Qu’en est-il des revendications des lieux occupés ?

Pour rappel, les lieux culturels occupés sont des scènes nationales et des centres dramatiques nationaux, des opéras, voir des centres d’art : leur point commun, dépendre directement du Ministère de la Culture. Tout un symbole pour ces occupants et occupantes qui par ailleurs n’ont pas tous accès à ces espaces et scènes pour y présenter le fruit de leur travail.

Ainsi les espaces occupés mettent en premier lieu en avant auprès du Ministère de la Culture, la reconduction de l’année blanche, puis la réouverture des théâtres (voir le courrier des CDN http://www.asso-acdn.fr/communique-de-presse-post-ag/). C’est également le positionnement officiel du Syndeac, le syndicat national des entreprises artistiques et culturelles (dites publiques), qui avait appelé les 20 et 21 mars dernier à une manifestation « le printemps est inexorable » en référence à la citation de la Ministre de la Culture -lors de son allocution télévisuelle en février dernier-, pour réclamer plus de visibilité sur les conditions de réouverture des lieux  ainsi qu’un calendrier clair et précis de réouverture (avec son hashtag #feuvertpourlaculture).

La question de la jauge réduite divise néanmoins les directeurs, les petits et moyens théâtres privés qui ont énormément souffert de l’arrêt de leur activité ne peuvent ré-ouvrir avec une fréquentation limitée à 35% : ils ne bénéficient pas des généreux subsides des grands opérateurs qui militent pour une réouverture rapide mais dont les subventions publiques peuvent compenser l’absence de billetterie.

Plus récemment, le  7 avril 2021, 61 maires de grandes villes, présidents d’agglomérations et de métropoles, réunis dans l’association France urbaine (dont font partis Benoit Payan, le maire de Marseille, ou encore Maryse Joissains la maire d’Aix en Provence), ont envoyé une lettre ouverte au Président de la République Emmanuel Macron (à lire ici : https://franceurbaine.org/fichiers/documents/franceurbaine_org/courrier_pr_07042021.pdf) l’appelant à donner des perspectives aux acteurs de la Culture.

Ils souhaitent « convenir de la reconduction de l’année blanche et la prolongation des droits d’indemnisation pour les intermittents du spectacle arrivant en fin de droits ;  mettre en œuvre plusieurs Fonds de secours dédiés aux différents secteurs culturels (musique, arts visuels, etc.) et en soutien à la création ainsi qu’obtenir plus de lisibilité dans les fonds du plan de relance de la culture ».

Cependant, ce courrier n’évoque pas le cœur des revendications des occupants et occupantes des lieux de culture.

Quelles revendications pour les occupants et occupantes des lieux culturels ?

Ces derniers militent pour le retrait pur et simple de la réforme de l’assurance chômage : si cette dernière est mise en place au 1er juillet, elle va faire basculer des centaines de milliers de personnes dans une plus grande précarité (un million de salarié.e.s vont voir leur droit baisser ou être exclu.e.s de l’assurance chômage, d’après le Mouvement National des Chômeurs et Précaires) ; ce qu’ils et elles estiment indécent au regard de la crise sanitaire actuelle qui a déjà précarisé une grand part des salarié.e.s (le rapport de l’UNEDIC est sur ce dernier point éloquent : le revenu brut mensuel moyen des intermittent.e.s a diminué de 400 euros en 2020). La réforme de l’assurance chômage va faire baisser les indemnités de chaque salarié.e de 17% à minima, selon les chiffres officiels du gouvernement, à près d’un quart selon d’autres calculs (voir iconographie ci-dessus).

Témoignages de marseillais et marseillaises occupant le Zef

Les témoignages recueillis ci-dessous avant le confinement reviennent sur les risques de précarisation d’une grande partie de la population française déjà durement touchée par la crise sanitaire en cas de non abandon de la réforme de l’assurance chômage par le gouvernement.

Episode 1 : INTERVIEW de Danièle Stéphan, représentante du SFA  – 7 mars 21

Episode 2 –  INTERVIEW de Charlotte Clément, comédienne – 7 mars 21

Episode 3 – INTERVIEW d’Antoine, jeune technicien – 7 mars 21

Les occupants et occupantes des théâtres, le Zef et la Criée, à Marseille sont soutenus par les Gilets jaunes, des ouvriers (citons les ex-fralibs à Marseille) ainsi que par les structures solidaires et associations militantes (à l’instar de l’Après M à Marseille ou encore Attac). Ils et elles sont artistes, syndiqués ou non, techniciens, étudiants, programmateurs.

Nous avons recueilli leurs paroles afin de nous éclairer sur leurs revendications plurielles qui débordent du strict champ culturel, contrairement à ce qui est la plupart du temps mis en avant : la réouverture des lieux. Les intéressés qui regroupent également des précaires de différents secteurs ont pour slogan de lutte : « pas de réouverture des lieux de culture sans réouverture des droits sociaux ».

Reportage complet avec les interviews d’Isabelle Desméro, militante et comédienne-chanteuse, Ernest, étudiant – prénom changé à sa demande-, Cécile Petit, comédienne et Bernard Aubert, programmateur – 25 mars 21

Tous et toutes demandent l’abrogation de la loi sur la réforme de l’assurance chômage ainsi que celle sur la sécurité globale et ont reçu le soutien de l’ensemble des forces de gauches et écologistes. Ces derniers dans un communiqué commun relayent les revendications des occupants et occupantes des lieux culturels (voir courrier ci-dessous).

A Marseille, le Maire en personne, accompagné de Jean Marc Coppola, son adjoint à la Culture, avait rendu visite aux occupant.e.s du ZEF, le 17 mars dernier. Au cours de la visite, il avait assuré prendre la mesure de leurs revendications, les rassurant de son soutien, rappelant qu’il avait décrété l’Etat d’Urgence Culturelle à Marseille fin janvier.

Vers une convergence des luttes en marche ?

Les actions « coups de poing » se multiplient dans tout le pays à l’image de ce qui s’est passé à Paris où des artistes parisien.ne.s ont investi une annexe du Ministère du Travail pour interpeller l’opinion sur la réforme chômage le 8 avril. A Rennes, le 9 avril au matin, les manifestant.e.s formaient une longue file d’attente devant le pôle emploi. Une marche silencieuse des intermittent.e.s du spectacle a été organisée le 10 avril à Dijon pour protester contre la réforme de l’assurance chômage.

D’autres actions dans d’autres villes de France sont à venir dans les jours qui viennent, pour dénoncer la réforme de l’assurance chômage mais également soutenir les travailleurs des pays européens qui à l’instar de l’Italie voit leurs métiers sacrifiés : citons ici l’appel des travailleurs italiens pour une mobilisation le 17 avril à 14h à Brest.

Du côté de Marseille, des occupations de rond-point, à l’instar de celle du rond-point Florian le 1er avril dernier avec les gilets jaunes, ou encore les vendredis de la colère, mis en place depuis le 26 mars auxquels chacun et chacune sont invité.e.s à participer, sont prévus dans les jours à venir par les occupant.e.s des lieux marseillais. Par ailleurs, le 10 avril, le public était convié à un happening des occupants et occupantes sur le parvis du Frac PACA à 14H.

Ces appels à manifestations et actions s’adressent, bien au-delà des acteurs et actrices de la Culture, à tous et à toutes, ouvrant la voie à une convergence des luttes des salarié.e.s et précaires de France et d’Europe : pour exemple, le 8 avril, un concert « revendicatif », une flashmob et une projection ont eu lieu à Nice, au Théâtre National occupé, en présence d’acteurs et actrices venant des secteurs de la santé, de l’éducation nationale ainsi que des agents territoriaux.

In fine, ce mouvement semblerait être le point de départ d’une convergence des luttes contre les mesures gouvernementales visant à réduire les droits sociaux de tout un chacun au niveau national, voire européen dans la mesure où ce mouvement d’occupation des lieux culturels dépasse nos frontières hexagonales : en Belgique, le Théâtre Royal de la Monnaie, lieu hautement symbolique, est occupé depuis le 3 avril ainsi que deux théâtres en Italie (à Naples et à Milan).

Diane Vandermolina

BON A SAVOIR

De nombreux ateliers thématiques ouverts à tous sur la question de l‘économie de la culture (du ruissellement à l’irrigation par la racine proposée par le Synavi le 13 avril à 16h), des droits sociaux ou encore sur l’histoire des politiques culturelles sont prévus au Zef et la Criée (dates à venir sur les pages FB des lieux occupés).

Sont également organisées des Criées de la Criée les mercredis et dimanche à 14h30 sur le parvis de la Criée avec au menu : happenings et interventions artistiques, musicales, clownesques ou théâtrales.

AGENDA

Assemblées Générales à la Criée les Mercredis et Vendredis à 17h ; au ZEF, les Mardis et Jeudis à 14h

Les lundis à 17h Assemblée Générale Commune des occupants et occupantes de la Criée et du Zef, le 12 avril au ZEF, le 19 avril à la Criée, le 26 avril au ZEF….

Contacts

Pour en savoir plus sur les actions à venir :

Contact occupant.e.s du ZEF : 07 79 59 44 53/ fb:@enfourchonslemerlan

Contact occupant.e.s de la Criée : occupationlacriee2021@protonmail.com fb:@ouverturesssentiellessud 

Crédit photos de Une et d’illustration: Philippe Maquelle/Avec son aimable autorisation

Au sujet de Diane Vandermolina

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